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Jean C. Baudet

Articles avec #epistemologie tag

Pour une theorie des religions

19 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion, #Epistémologie

J’ai exposé les prodromes de ma théorie des religions dans deux livres : Curieuses histoires de la Pensée (2011, 601 pages) et Histoire de la Pensée (2013, 334 p.). Depuis lors, je poursuis ma recherche, malgré le vieillissement et la maladie, car je reste convaincu que l’analyse de l’émergence du fait religieux est le passage obligé vers la compréhension du mécanisme de la cognition, et que la compréhension des processus cognitifs, qui est proprement l’objet de l’épistémologie, est le seul chemin qui mène – peut-être – à la connaissance de l’Être et donc à la détermination du sens de notre vie.

Tout commence par quelques idées simples.

Toutes les religions, toujours et partout, malgré leur grand nombre et leur extrême diversité, comportent trois éléments essentiels : 1° une liturgie (des rites), 2° un dogme (des mythes), 3° un clergé (des prêtres). D’autre part, toujours et partout, au cours de l’évolution de l’Humanité, ces éléments sont apparus dans le même ordre. Les rites, séquences de gestes à exécuter toujours de même manière, rigoureusement, naissent avant même l’invention du langage verbal, au tout début de la Préhistoire. Le « descendant du singe » s’impose la réalisation régulière et stéréotypée de rites correspondant à un système de pensée pré-langagier. Il n’a encore, pour penser et pour agir, que le geste, avant de disposer de la parole et des mots. Devenu « hominien » par l’invention de l’outil et donc de la technique (voir mon livre Le Signe de l’humain, une philosophie de la technique, 2005), le primate évolué va surinvestir certains de ses gestes d’une valeur « sacrée » qui conduit compulsivement à la ritualisation d’activités essentielles. Son intelligence encore fruste ne sépare pas encore clairement l’action « technique » de l’action « magique ». Le mécanisme psychique du rite est éclairé d’une lumière vive par ce que les psychiatres et les neurologues appellent le TOC (« trouble obsessionnel compulsif »). Une dialectique de la peur et de l’espoir se développe, qui fait « penser » que l’accomplissement de certains gestes parviendra à éviter des malheurs prochains (faim inassouvie par manque de nourriture, blessure, maladie, etc.). Les ouvrages des historiens, des ethnographes, des philologues, sont pleins de descriptions de rites infiniment divers, et le chrétien qui aujourd’hui fait le « signe de la croix » est psychiquement contemporain de son ancêtre préhistorique inventeur des premiers rites.

Puis vint le temps des mythes. Ayant inventé le langage, l’homme primitif peut maintenant nommer ses peurs et ses espoirs, et il invente des récits le libérant quelque peu de ses angoisses. De même que certains gestes sont sacralisés et deviennent des rites, certains récits sont dotés d’une valeur absolue de vérité (ils sont crus impérativement) et deviennent des mythes.

Avec les activités rituelles et les croyances mythiques, nous sommes encore au Paléolithique, les chasseurs-cueilleurs n’ont pas encore de religions constituées. Au geste et à la parole, il manque le troisième élément, qui est l’organisation sociale et l’apparition de dépositaires de l’autorité qu’elle implique. C’est à la fin du Paléolithique que, les populations étant devenues très nombreuses, le besoin d’organisation crée l’institution des chefs, qui baseront leur leadership non seulement sur la force physique, mais aussi sur la force « spirituelle » que procure l’invocation d’un sacré largement accepté. L’avènement des premiers rois et d’une classe dirigeante (la noblesse) se double de l’avènement des premiers prêtres et d’une classe sacerdotale. Au Néolithique, les religions sont en place avec leurs trois composantes, une liturgie, un dogme et des gardiens des rites et des mythes. L’invention de l’écriture va générer des documents dont certains seront retrouvés par les archéologues, ce qui permettra de connaître les caractéristiques liturgiques, dogmatiques et cléricales de Sumer, de l’Egypte, de l’Inde (les Védas), de la Grèce (la Théogonie d’Hésiode), etc.

Mais il faut aller plus au fond, jusqu’à identifier la source même du fait religieux, recouverte qu’elle est par les trois éléments constitutifs de chaque religion. Ces trois éléments sont comme les trois dimensions d’une même invention, qui est le sacré manifesté par le geste rituel, par la parole dogmatique et par le pouvoir clérical. Cette idée du sacré (et donc cette idée de la division du monde en un secteur profane et un secteur numineux) apparaît dès la formation des premiers rites, censés être munis de mystérieux pouvoirs. Elle est le fruit d’une faculté mentale particulière, l’imagination, qui permet aux hommes dominés émotionnellement par la dialectique de la peur et de l’espoir de créer des attentes diminuant leur angoisse, de projeter dans un à-venir de quoi vaincre leurs appréhensions les plus vives. Ce qui caractérise ce système de pensée (apparu antérieurement au langage), c’est qu’il ignore la vérification. Le sacré du rite (l’espérance), du mythe (la foi) et de l’éthos prôné par les prêtres (la charité) est cru sans être vu, et cru d’autant plus fermement qu’il reste invisible, muet et intouchable. Cette confiance aveugle peut même aller jusqu’au fanatisme le plus virulent, jusqu’à la condamnation sanglante de l’hérésie et jusqu’aux guerres de religion les plus cruelles, comme l’Histoire nous l’a montré trop souvent.

 

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Pour une histoire de la Pensee

14 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Epistémologie

Je propose de résumer la glorieuse et sublime histoire de la pensée humaine par la succession de six « systèmes de pensée », de plus en plus complexes : 1° le rite, 2° le mythe, 3° la religion, 4° la philosophie, 5° la science, 6° la technologie. C’est reprendre, approfondir et actualiser les idées sur une progression de l’esprit de Condorcet (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1795), de Hegel, d’Auguste Comte.

Chaque étape est initiée par un événement fondateur. Le rite apparaît au tout début de la Préhistoire, pendant le lent processus d’hominisation, avec l’apparition de gestes répétés convulsivement, avant même l’avènement du langage. Le mythe apparaît dès l’invention des langues et de la parole. La religion apparaît quand des rites et des mythes sont sacralisés au profit du pouvoir politique, naissant à la fin du Paléolithique quand les groupes humains, devenus nombreux, nécessitent une organisation. La philosophie est inventée par Thalès, à Milet, vers 600 avant notre ère, quand il critique et rejette les traditions mythiques et religieuses. La science se développe au XVIème siècle, en Europe, quand des spécialistes (médecins, pharmaciens, ingénieurs, astronomes, naturalistes…) commencent à utiliser systématiquement l’instrumentation pour étendre leurs observations et pour, grâce aux instruments de mesure, quantifier les phénomènes observés et permettre d’utiliser le langage mathématique et sa puissance expressive et prédictive pour décrire le monde. Enfin, la technologie se construit au XVIIIème siècle, quand la méthode scientifique commence d’être appliquée aux techniques pour transformer l’artisanat archaïque en industrie (c’est la « révolution industrielle » en Grande-Bretagne).

On a donc le schéma : rite (geste) – mythe (parole) – religion (politique) – philosophie (critique) – science (instrument) – technologie (industrie).

Cette schématisation, qui recherche le simple de l’élément initiateur sous le complexe des apparences phénoménales, qui est donc le résultat d’une « réduction eidétique », s’alimente des innombrables observations et réflexions des philologues, des archéologues, des historiens, des ethnographes, des psychologues, des épistémologues. Elle repose sur une idée « claire et distincte », simple (certains amateurs de paradoxes ou de distinguos « subtils » diront « simpliste »), ayant valeur de postulat, à savoir que le développement des phénomènes humains (de l’enfance à la maturité pour l’individu, de la sauvagerie à la civilisation pour l’Humanité dans son ensemble), va du simple au complexe, par un processus d’accumulation et de rejet (la dialectique hégélienne ?). La physique d’Aristote n’était-elle pas beaucoup plus simple que celle de Newton, et les TGV ne sont-ils pas plus sophistiqués (et plus performants) que les locomotives de Stephenson ?

Au risque de chagriner les humanistes et les égalitaristes, je ferai observer (in cauda venenum) que parmi les milliards d’individus qu’a comptés et que compte encore l’Humanité, seuls quelques centaines, quelques milliers tout au plus, ont participé à la glorieuse et sublime aventure de l’Esprit.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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La science et la philosophie

23 Mai 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie

Parmi tous les systèmes de pensée (mythes, religions, littératures, etc.), la philosophie et la science occupent la place éminente des systèmes les plus sophistiqués, les plus élaborés, ayant obtenu des résultats nombreux et étonnants, et apparus très tardivement au cours de l’évolution de l’Humanité. Alors que les mythes et les poèmes apparaissent dès la Préhistoire après l’invention du langage, on peut dater l’avènement de la philosophie de 600 avant notre ère, avec les premières réflexions de Thalès de Milet, et la science ne se distingue de la philosophie qu’en 1543, avec les travaux en astronomie de Copernic et en anatomie de Vésale. Il faut, bien entendu, utiliser les termes « philosophie » et « science » avec le sens restreint et précis qu’ils ont pour les épistémologues, et ne pas qualifier de philosophie les simples « sagesses » du vulgum pecus, ni parler de science pour désigner les savoirs ordinaires des peuples primitifs. Avec de telles acceptions élargies, on parlerait aussi bien de la philosophie des léopards et de la science des girafes, puisqu’ils ont évidemment des savoirs. Encore convient-il d’associer à la science la technologie et l’industrie, et de prendre en compte ce que nous avons appelé la « STI » (science-technologie-industrie), qui constitue un complexum épistémique.

Comment alors définir la philosophie et la science, et comment les distinguer ? Ces deux systèmes de pensée – qui par leur apparition tardive séparent les cultures avancées des cultures archaïques – diffèrent par leur objet et par leur méthode. La méthode de la philosophie consiste à n’utiliser, pour acquérir de nouveaux savoirs, que l’observation et le raisonnement. Celle de la science consiste à y ajouter l’instrumentation (le quadrant de Copernic, le scalpel de Vésale…). Ainsi, l’objet de la quête philosophique est « tout », ce que depuis Aristote on appelle l’Être (on, ontos), ce qui est visible ou invisible, ce qui est indicible comme ce qui est nommable. Quant à la science, sa méthode même en fixe les limites. La recherche scientifique ne considère de son ressort que la partie de l’Être accessible par les sens, éventuellement prolongés et renforcés par des instruments de plus en plus performants : les télescopes et microscopes pour observer ce qui est invisible à l’œil nu, les compteurs de radioactivité qui rendent observable une réalité que les sens du corps humain ne peuvent pas percevoir. La science ambitionne de connaître « la Matière », et de cette connaissance la technologie et l’industrie en tirent des applications « utiles », ne serait-ce que la production d’eau potable. Les ambitions de la philosophie sont plus vastes, elle veut déterminer la valeur de la science, et son programme de connaissance est illimité : rien de ce qui existe ne lui est étranger !

Cette distinction entre science et philosophie n’est pas toujours bien comprise. La science conduit à des certitudes. Nul n’ignore et ne conteste, aujourd’hui, que deux et deux font quatre (arithmétique), que la Terre tourne autour du Soleil (astronomie), que le bois des arbres et l’eau des mers sont formés de molécules (chimie), que les insectes ont six pattes (biologie), que les hommes diffèrent par la couleur de leur peau (anthropologie), que Louis XIV a succédé à Louis XIII (histoire)… La philosophie conduit à des doutes. Elle est le meilleur rempart contre l’obscurantisme et le fanatisme, et contre toutes les formes de dogmatisme. Mais qui a l’audace de mettre en doute le vénérable enseignement des traditions, quand elles sont « politiquement correctes » ?

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Mathematique et verite

15 Février 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Mathématiques

Les mathématiques, depuis Pythagore, sont le modèle de la rationalité et, depuis Galilée et Descartes, sont devenues l’outil (le langage) de la pensée scientifique. On peut même dire, de manière un tantinet provocante, que la philosophie n’a comme moyen de se développer et de s’exprimer que les mots, alors que la science dispose en outre des nombres (arithmétique) et des figures (géométrie). Depuis les beaux travaux de Russell, de Whitehead, de Gödel, de Nicolas Bourbaki, on dit d’ailleurs « la mathématique », au singulier, pour affirmer l’unité profonde des différentes branches mathématiques, qui trouvent toutes leurs racines dans la théorie des ensembles de Boole, de Dedekind et de Cantor.

On voit donc immédiatement la nécessité, pour le philosophe, d’élucider la nature profonde du langage mathématique, dans la mesure où celui-ci a contribué à construire les seules propositions vérifiables (et en partie déjà vérifiées par l’expérience) que possède l’Humanité. D’où la question cruciale de l’épistémologie : comment se fait-il que la mathématique, qui semble être une production de l’esprit humain, s’adapte si bien à la description prédictive du monde matériel ? D’où vient cette mystérieuse adéquation entre l’esprit et la matière par le truchement du nombre ? Et, plus radicalement encore : qu’est-ce que les nombres ? Existent-ils indépendamment du monde sensible dans un monde intelligible, comme le pensait Platon ? Ou sont-ils des créations mentales : logicisme (Frege), formalisme (Hilbert), intuitionnisme (Brouwer), structuralisme (Bourbaki) ?...

J’ai tenté d’apporter une contribution à cette question cruciale des « fondements des mathématiques » (qui conduit à la question de la vérité) dans un livre paru, il y a quelques années, aux éditions L’Harmattan, à Paris : Mathématique et vérité. Une philosophie du nombre. Voir aussi mon Histoire des mathématiques (Vuibert, Paris).

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Le vieil homme et l'amer

13 Janvier 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Biographie, #Epistémologie

Dévoré par l’angoisse d’un avenir sans espoir, fait des humiliations du vieillissement et des souffrances de la maladie, je poursuis mon travail philosophique, malgré l’affaiblissement de mon énergie mentale, renonçant à contempler jamais la splendeur de la vérité (splendor veritatis), pour « passer le temps », me consolant en me remémorant les étapes de mon cheminement intellectuel, depuis l’époque, enfouie dans les brumes du passé, des interrogations de mon adolescence. J’essaye, par le souvenir et l’introspection, de reconstruire les moments-clés de mes tentatives de répondre aux « grandes questions », que je commençais à me poser, autant qu’il m’en souvienne, vers 1958, au temps de l’Exposition Universelle de Bruxelles. C’est en 1968 seulement que je fis de cette quête une activité professionnelle, étant nommé professeur de philosophie au Burundi (j’y restai cinq ans). En 1973, je mis de côté pour quelque temps mes préoccupations métaphysiques, et je connus les enthousiasmes de la recherche scientifique, en botanique et en biologie. Mais je revins à la philosophie en 1978, en fondant la revue Technologia, dédiée à l’histoire de la science et de la technologie. Car, lecteur de Karl Popper, de George Sarton, de Gaston Bachelard, de Michel Foucault, je m’étais rendu compte que l’examen critique de la science (c’est-à-dire de sa généalogie, de son archéologie comme disait Foucault, de son histoire comme disaient Sarton et Bachelard) était, pour la philosophie, un travail préjudiciel obligé, car il s’agissait d’apprécier les différences entre la pensée commune et la pensée scientifique.

La philosophie est la « pensée sur la pensée », et il fallait donc, en 1978, analyser les différents modes de penser, et aller même zu den Sachen selbst, comme le souhaitait Husserl, pour répondre à la question de Heidegger « was heist denken ? » (qu’appelle-t-on penser ?). Or, pour connaître la pensée, il faut l’observer à l’état naissant, et il faut donc observer les commencements de l’activité mentale chez les animaux (éthologie), chez les enfants (psychologie), chez les primitifs (ethnologie), chez les fous (psychiatrie), chez les poètes (philologie). Il faut ensuite comparer ces pensées embryonnaires avec la pensée scientifique, acceptant le postulat que la pensée de Hegel ou d’Einstein est plus élaborée que celles du chimpanzé, de l’australopithèque ou de l’enfant. La pensée est une construction, et l’on doit étudier la psychogenèse chez l’individu (« épistémologie génétique ») et dans l’histoire (« histoire des systèmes de pensée »). Je me mis donc à étudier l’histoire de la science (et de la technologie qui lui est associée), et aussi l’histoire des littératures, des religions, et bien entendu de la philosophie. C’est alors que je développai le concept d’éditologie, pour désigner l’épistémologie basée sur la critique des « textes édités », dès lors que les systèmes de pensée (religions, science, etc.) ne sont observables qu’en tant que textes (séquences de mots) rendus publics. On pense avec des mots. Mais il faut s’en méfier, car il est facile d’inventer des mots qui ne correspondent à rien de réel.

La philosophie commence par une anxiété : « que vais-je devenir ? ». Pas que vais-je faire dans un mois ou dans un an, mais que vais-je devenir dans l’absolu, après ma mort ? Répondre à cette question redoutable, c’est déterminer ce qui dessine mon destin, ce qui existe vraiment par sa capacité d’agir sur mon être, et « ce qui existe vraiment » c’est l’Être, d’où la définition de Parménide développée par Aristote : la philosophie est l’étude de l’Être (to on è on).

La philosophie se décline alors en différentes observations de l’Être, en tant que Connaissance (épistémologie), en tant que Tout (ontologie), en tant que Valeurs (éthique), en tant que Destinée (eschatologie), en tant que Divin (théologie), en tant qu’Humain (anthropologie). Et le philosophe, quel que soit son talent pour inventer des thèses, des antithèses et des synthèses, est bien démuni pour observer l’Être (dont il n’est qu’une infime partie) dans son entier. Le caractère « englobant » (Karl Jaspers) du tout sur la partie interdit la connaissance pleine et entière. Je dois me résoudre à l’admettre, l’homme est un être-pour-l’ignorance. Les poèmes les plus profonds, les philosophèmes les plus sublimes, les théorèmes les plus subtils n’y changeront rien. Ignorance, ou illusion et fantasme. Le philosophe ne peut que détromper les croyants de toutes sortes, il peut désigner le faux, sans pouvoir repérer le vrai, comme tout homme cherchant un objet perdu, qui peut facilement montrer qu’il n’est pas ici ou là, tout en ignorant où il se trouve.

Avec un tel message de scepticisme vis-à-vis des religions, des morales, des éthiques, des idéologies, des supercheries bavardes et des savoirs illusoires, je ne me suis pas fait beaucoup d’amis. Mais je continue, avec mes forces qui s’amenuisent, à tâcher d’observer le réel, car c’est dans le réel que se trouve mon tragique devenir.

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Qu'est-ce que la litterature ?

5 Janvier 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Littérature

La question de la littérature est centrale en épistémologie, car pour construire une théorie de la connaissance il faut saisir radicalement les différences entre les systèmes de pensée (pensée commune spontanée, religions, philosophie, science), qui ont en commun de produire, grâce au langage, des formations culturelles de nature textuelle, c’est-à-dire « littéraires » au sens étymologique du terme (du latin littera, lettre). Les religions, la philosophie, la science, ne sont rien d’autre, pour l’observation concrète, que des ensembles de textes, c’est-à-dire de phrases, et donc de mots. Or, la littérature, dans son acception ordinaire, est l’art d’assembler des mots, comme la peinture est l’art d’assembler des couleurs, et la musique l’art d’assembler des sons. Le lettrisme d’Isidore Isou nous a montré que l’on peut même aller plus loin dans l’analyse, et faire de la littérature l’art d’assembler des lettres.

Pour l’épistémologue, il s’agit d’aller plus loin encore, et de proposer une définition de la littérature (par rapport à la science, à la philosophie, etc.), c’est-à-dire qu’il faut rechercher, comme l’a brillamment théorisé Aristote, le genre prochain et la différence spécifique du littéraire (et donc de la science, etc.), c’est-à-dire qu’il faut repérer son essence, et donc procéder en somme à la réduction eidétique des phénoménologues.

La littérature est donc – c’est son genre prochain – un « ensemble de textes » (on m’accordera, je l’espère, que la littérature se trouve dans les bibliothèques et dans les librairies). Mais quelle est la différence spécifique des textes littéraires par rapport aux textes scientifiques, philosophiques, religieux, et par rapport aux textes de la vie pratique ? Il ne s’agit pas, pédantesquement, de tout mélanger et de chercher à produire, à propos de la littérature, des considérations amphigouriques visant à atteindre des profondeurs abyssales, et à produire des subtilités étonnantes et des paradoxes mirifiques. Il s’agit, bien au contraire, de trouver la simplicité au cœur des définitions, de repérer le déterminant essentiel parmi les déterminations secondaires, au risque de passer pour simpliste aux yeux des cuistres et des snobs. La littérature, me semble-t-il, se distingue clairement par ses objectifs, par les motivations des littérateurs. La littérature (c’est en cela qu’elle est un art) est un ensemble de textes produits pour amuser, pour divertir, pour distraire ses auditeurs et ses lecteurs. L’Iliade et l’Odyssée, l’épopée de Gilgamesh, les tragédies d’Eschyle et de Sophocle (la littérature à l’état naissant) furent, à l’évidence, écrits pour la récréation du public.

La pensée commune (« où ai-je mis mes clés ? »), les religions, la philosophie, la science, ont pour but de nous parler du monde réel de la nature, des hommes et peut-être des dieux, quand la littérature, au contraire, nous propose des mondes inventés par les auteurs, même si dans leurs œuvres la réalité se mélange avec la fiction. Le but d’un poème, d’un roman, d’une pièce de théâtre est d’activer nos émotions pour nous faire passer « un bon moment », ce n’est pas de déterminer si Dieu existe ou s’il y a une vie après la mort. Les Voyages extraordinaires de Jules Verne sont des divertissements, pas un traité de géographie, et il faudrait être vachement gonflé pour prétendre que Gustave Flaubert, Marcel Proust ou Hemingway nous en apprennent plus sur l’âme humaine et sur la vie sociale que les manuels de sociologie et de psychologie. Certes, je ne prétends pas qu’il n’y a ni philosophie, ni psychologie, ni géographie dans de nombreuses œuvres littéraires. C’est même tout l’art du romancier de nous faire croire, par l’évocation de faits réels, le temps d’une lecture, que Charles Swann ou Madame Bovary ont réellement existé ! Mais l’on ne gagne rien dans la confusion. D’ailleurs, s’il y a mélange des genres, ne fallait-il pas que, d’abord, les genres existassent ?

Bref, il me paraît clair que les chercheurs scientifiques écrivent sur le réel observable (l’être en tant que phénomène), que les philosophes écrivent sur le réel inobservable (l’être en tant que noumène), et que les romanciers, les dramaturges et les poètes écrivent pour nous divertir. Ce n’est pas rabaisser le mérite des auteurs de comédies et de drames de reconnaître que leur fonction sociale est d’amuser. Car c’est peut-être le plus admirable et le plus utile des métiers d’apporter un peu de bonheur, de réconfort et de rêve à « ceux qui sont nés pour mourir ».

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Art et Science

15 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Art

Il est un fait qui s’impose avec force à ceux qui étudient de manière comparée l’histoire de l’Art et l’histoire de la Science, c’est que l’idée de progrès est appropriée quand on observe l’évolution de la pensée scientifique, alors qu’elle n’est nullement pertinente quand on établit la chronologie des œuvres d’art. Les concertos de Rachmaninov ne sont pas plus « beaux » que les concertos brandebourgeois, la poésie de Villon est aussi admirable que celle de Gérard de Nerval, et nous sommes aussi profondément émus par les grottes de Lascaux ou par un masque dogon que par l’œuvre de Vélasquez ou par les toiles de Klee. Par contre, personne ne nie la « supériorité » des théories d’Einstein sur celles de Newton, ou de la chimie de Lavoisier sur celle de Paracelse ! L’héliocentrisme, l’atomisme, la théorie cellulaire des biologistes sont « vrais » ! Il y a un progrès scientifique, il n’y a pas de progrès artistique. La Vérité est absolue (et absolument inatteignable, la Science ne fait que s’en approcher de plus en plus, contrairement aux religions et aux idéologies qui détiennent la Vérité Absolue et Sacrée), la Beauté est relative (et atteignable dans la splendeur des chefs-d’œuvre). D’ailleurs, l’opinion commune le sait bien, quand elle prévient que « des goûts et des couleurs, on ne dispute point ».

Le fait est, aussi, que la Science s’adresse à l’intelligence quand l’Art s’adresse au sentiment – ce qui ne veut évidemment pas dire que les artistes sont dénués d’intelligence et les scientifiques privés de sentiment. Mais parmi les productions culturelles, l’Art et la Science n’ont pas la même fonction. On ne « comprend » pas un poème, un roman ou un tableau comme on « comprend » une expérience de physique ou un théorème.

Il convient d’ajouter – contre les mouvements anti-science qui se développent depuis une soixantaine d’années – que l’Art est né partout, alors que la Science est née quelque part. Il n’existe que très peu de cultures sans activité artistique, ne serait-ce que les frustes décorations des poteries du Néolithique. Mais de très nombreuses cultures ignorent totalement la recherche scientifique, et jusque récemment encore bien des peuples croyaient que la Terre est plate et que le Soleil tourne autour de la Terre.

L’Art est sublime, la Science est superbe. L’Art est aimé par tous, car il enchante et propose des messages enthousiasmants d’espérance. La Science est détestée par beaucoup, car elle révèle des réalités souvent désagréables. L’Art est la science du rêve et de l’imaginaire. La Science est l’art de dévoiler le réel, qui est bien désespérant.

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Les bases historiques de l'épistémologie

8 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Histoire

Les grandes manœuvres d’épistémologie (ou gnoséologie), pendant le premier tiers du XXème siècle, ont conduit à comprendre le processus cognitif comme la coopération de l’intelligence (die Vernunft) et de la sensibilité (die Sinnlichheit), ce qui revient en somme à reprendre l’analyse par Kant de l’esprit humain, qui faisait la synthèse entre le rationalisme de Descartes et l’empirisme de Locke. Les travaux de Husserl (la réduction eidétique), de Wittgenstein (les limites insurmontables de la connaissance), du Cercle de Vienne (le positivisme logique et le physicalisme), de Popper (la falsification) ont montré que les seuls moyens d’acquisition de savoir sont le raisonnement et l’observation, avec pour criterium la vérifiabilité expérimentale (c’est-à-dire vécue), disqualifiant les prétentions de vérité de la foi, de l’intuition, de la voyance mystique, de la révélation, de l’interprétation de textes « sacrés », tous modes de connaissance dont les liens avec la pensée mytho-religieuse archaïque sont évidents. Nous avons complété cette épistémologie par la remarque que la vérification poppérienne (ou « méthode expérimentale ») doit être complétée par l’instrumentation, d’ailleurs constamment perfectible, ce qui conduit à la fois à l’idée de « progrès scientifique » et à un scepticisme paradoxal : la science n’est jamais achevée.

Cette question de l’instrumentation nous semble cruciale car, outre qu’elle explique la progression des savoirs (qui s’approchent asymptotiquement de « la Vérité » ?), elle replace la Technique (la construction d’instruments) au cœur de la question gnoséologique. L’homme sait parce qu’il pense, parce qu’il observe, et parce qu’il pense à améliorer ses moyens d’observation.

L’Histoire nous montre le long, patient, et parfois tortueux, chemin de l’esprit humain vers la connaissance du monde et de lui-même. Mais si l’on prend suffisamment de recul pour repérer les moments décisifs de cette quête, on s’aperçoit que le raisonnement fut théorisé au IVème siècle avant notre ère, par les efforts de Platon et surtout d’Aristote pour répondre au défi des sophistes, qui avaient développé une vision pessimiste des possibilités de connaissance. Cette « invention du raisonnement » a permis aux Grecs d’élaborer la magnifique construction intellectuelle des mathématiques démonstratives (arithmétique, géométrie, astronomie de position : Euclide, Archimède, Apollonius, Hipparque, etc.).

Quant à l’ « invention de l’instrumentation », elle ne date que des XVIème et XVIIème siècles, avec la lunette astronomique, le microscope, le télescope, le thermomètre, le baromètre, etc.

Il conviendrait de développer la remarque que la science (raisonnement + instrumentation) conduit au doute et au scepticisme, malgré ses résultats spectaculaires, et non au dogmatisme, qui est la caractéristique des religions et des idéologies.

Prochainement, la recherche épistémologique devra intégrer les résultats des « sciences cognitives », qui permettront sans doute de mieux comprendre les mécanismes du raisonnement et de l’observation, ainsi que des conflits entre l’intelligence et les émotions.

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Sur les bases de la philosophie

26 Septembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Epistémologie

Sur les bases de la philosophie

La plupart des philosophes ont développé leur pensée à partir de quelques idées fondamentales, parfois une seule : l’Atome de Démocrite, le Monde des Idées de Platon, le Cogito de Descartes, la Substance de Spinoza, la Monade de Leibniz, l’Opposition entre le phénoménal et le nouménal de Kant, l’Evolution de l’esprit absolu de Hegel, la Volonté de Schopenhauer, la Généalogie de la morale de Nietzsche, la Durée de Bergson, l’Oubli de l’Être de Heidegger, etc.

J’ai fondé mon travail sur trois « intuitions premières » qui me semblent avoir valeur d’évidences. Primo, le primat de la technique sur toutes les autres productions culturelles de l’Humanité. On doit en effet admettre que l’homme a d’abord inventé le travail du bois (déjà esquissé par les gorilles et les chimpanzés) et la taille de la pierre avant d’inventer l’art, l’écriture, la métallurgie et les dieux ! Secundo, la continuité épistémologique qui unit la technique à la science. C’est qu’en effet les progrès incessants de la construction mécanique, de l’informatique et de l’automatisation, de la technologie médicale, sont clairement dépendants des progrès de la physique, de la chimie, de la biologie. Tertio, ce que j’appelle le « théorème d’existence » ou « principe ontologique » : tout concept désigne un objet qui existe de manière autonome ou qui n’existe que par sa dépendance d’un autre objet autonome. Ainsi, tout homme sain d’esprit est « obligé » d’admettre l’existence de son corps ou de sa chemise, ou du Soleil et de la Lune, mais il est en droit de s’interroger sur l’existence de la quadrature du cercle, de l’âme humaine, des fées, des dieux, des anges, du paradis, de l’enfer. On remarquera aisément que cette troisième proposition n’est rien d’autre qu’une reformulation de la loi du tiers exclu d’Aristote : « on a A ou non-A ».

J’ai traité du primat de la technique dans Le Signe de l’humain (L’Harmattan, Paris) et du complexe épistémique « science-technique » dans de nombreux livres et articles d’histoire de la science et d’histoire des techniques. On remarquera encore que la troisième « intuition première », qui peut s’exprimer simplement par l’alternative « Dieu existe ou n’existe pas », correspond au substrat mental qui conduit au fanatisme de la majorité des hommes, menant aux insultes, aux meurtres, au terrorisme et aux massacres de masse. Les historiens des religions, comme René Girard, ont établi la profonde relation qui existe entre croyance et violence.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Sur la connaissance et la gnoseologie

8 Juillet 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Gnoséologie

Le problème épistémologique ou gnoséologique, autrement dit la question de la connaissance, est exprimé, depuis des siècles de recherche philosophique, par une formule binaire, duale, comme celui d’un lien (assez mystérieux) entre ce qui connaît et ce qui est à connaître, entre la Conscience et l’Être, entre le Sujet et l’Objet, entre le Moi et le Non-Moi, entre l’esprit humain et les choses du monde, voire entre l’Emetteur et le Récepteur, si l’on reprend les termes de la théorie de la communication, développée en 1948 par l’Américain Claude Elwood Shannon (« A mathematical theory of communication », Bell System Technical Journal 27(3) : 379-423, 1948). Voir J.C. Baudet : « L’éditologie, entre communication et cognition », Revue Générale 132(4) : 45-54, 1997. On a donc un schéma binaire de la connaissance S-O, ou mieux ternaire, si l’on prend en compte le lien L qui fonde le savoir : S-L-O. Mais analysons les concepts, en espérant que la logique soit un guide suffisant. L’Objet O, que l’on appellera comme on veut le Grand Tout, l’Être, le Réel, n’est pas autre chose que « tout ce qui existe vraiment ». Dès lors, S et L appartiennent à O, ce qui semble difficilement contestable : je fais partie de l’Univers, comme les étoiles et les microbes, et mes capacités cognitives ne suffisent pas à établir une coupure ontologique entre la conscience d’un homme et le monde ! L’Autrichien Moritz Schlick avait, déjà en 1918, pensé que le problème de la connaissance implique le monisme, l’ontologie et l’épistémologie (Erkenntnislehre) étant indissolublement liées (Allgemeine Erkenntnislehre, Julius Springer, Berlin, IX+346 p. Voir aussi : Chr. Bonnet : Moritz Schlick. Théorie de la connaissance, Gallimard, Paris, 551 p., 2009).

Avec Schlick (qui fut le fondateur du Cercle de Vienne), nous trouvons un chemin qui va du problème épistémologique au matérialisme, c’est-à-dire qui remplace l’esprit humain par les facultés mentales, par les propriétés du système nerveux central, c’est-à-dire l’âme des primitifs animistes par le cerveau accessible par le scalpel, le microscope, l’électroencéphalographie, l’imagerie médicale, c’est-à-dire tout l’attirail technologique dont se servent les « neurosciences ».

Mais la cognition – passage de l’état psychique d’ignorance à l’état de connaissance – n’en reste pas moins mystérieuse, et le lien cognitif L est une énigme. Peut-être une piste à suivre se trouve-t-elle dans la physique des particules élémentaires, où l’on étudie aussi des liens A-L-B. Si A et B sont les quarks, L est constitué de gluons. Si A et B sont les atomes, le lien qui les unit dans la molécule AB est formé d’un champ électrique produit par des photons. L’Être serait ainsi radicalement ternaire, l’existence d’une réalité quelconque impliquant son essence, c’est-à-dire l’ensemble de ses propriétés qui, pour les particules, sont la masse, le spin, la charge électrique, la charge chromodynamique, etc. La connaissance n’est plus qu’une propriété de la matière, et je connais l’Univers (des étoiles, des microbes et des hommes) parce que j’en fais partie. Mais j’ignore l’avenir, parce que je n’y suis pas encore ! C’est dans cet état de connaissance-ignorance que je dois vivre et mourir, tâcher de construire une éthique pour « vivre ensemble » avec mes « semblables », et essayer de trouver des solutions aux « défis de notre temps » : l’obscurantisme-fanatisme des religions, le chômage et la misère des « plus démunis », le réchauffement climatique avec ses inondations et ses tornades et ses incendies, et la disparition annoncée des grandes baleines et des petits pandas.

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