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Jean C. Baudet

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Technique et Technologie : deux definitions

21 Juin 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Technique, #Technologie

Technique et Technologie : deux definitions

Le philosophe doit sans cesse clarifier les termes qu’il utilise, pour atteindre les éléments déterminants (l’essence) des concepts qu’il explore, et pour tenter de dissiper les malentendus liés à des acceptions parfois très différentes chez divers auteurs. Des termes comme « raison » (logos), « principe » (archè), « matière » (hylè), etc. font l’objet, depuis plus de deux mille ans, de discussions sémantiques qui paraissent infinies… Ainsi dois-je préciser les définitions que j’ai été amené à adopter pour « technique » et « technologie », d’autant plus que « le primat de la Technique » constitue un point de départ de ma réflexion.

Ma première étude sur la question de la Technique est publiée en avril 1978 (« Ambiguïté des relations entre science et technologie », Technologia 1(1) : 17-20). Ce travail avait été rédigé quelques semaines avant la parution de l’ouvrage magistral de Bertrand Gille, Histoire des techniques (Gallimard, Paris, XIV+1652 p.), achevé d’imprimer le 30 mars 1978.

A cette époque, les termes « technique » et « technologie » sont souvent considérés, par les chercheurs (rares) qui s’intéressent à la philosophie de la pensée technicienne, comme synonymes. Voir par exemple le livre de Jean-Claude Beaune La technologie introuvable (Vrin, Paris, 285 p., 1980) et son excellent compte rendu par Maurice Daumas : « A la recherche de la technologie. A propos d’un ouvrage de Jean-Claude Beaune » (Revue d’histoire des sciences 34 : 171-176, 1981). Nombreux étaient, parmi les chercheurs de langue française, ceux qui considéraient « technologie » comme un synonyme inutile (calqué sur l’anglais technology) de « technique », oubliant le fait que la langue anglaise utilise également deux termes, technics et technology !

L’étymologie nous apporte un commencement de réponse. Le grec technè a été rendu en latin par ars (artis), qui a donné « art » en français et en anglais. A la Renaissance, la distinction sera bien établie entre les « beaux arts », les « arts libéraux » et les « arts mécaniques ». Une péjoration apparaît entre les « artistes » et les « artisans », entre l’activité noble des beaux arts (les artistes) ou des arts libéraux (les savants) et l’activité vile, « bassement matérielle », « vulgairement utilitaire », des arts mécaniques. A la fin du XVIIIème siècle, on commence à distinguer, parmi ceux-ci, les « arts et métiers » (relativement simples) et les « arts et manufactures » (plus complexes). En 1794, le Journal des Arts et Manufactures est fondé à Paris, sous la direction de la Commission exécutive d’Agriculture et des Arts.

Je vois apparaître le vocable « technologie », en 1777, dans un ouvrage de l’Allemand Johann Beckmann : Anleitung zur Technologie oder zur Kenntnis der Handwerke, Fabriken und Manufacturen (Göttingen, XXXIV+460 p.), mais bien avant le terme technologia était déjà utilisé dans des textes latins. Le mot apparaît en anglais, en 1831, chez l’Américain Jacob Bigelow : Elements of technology, taken chiefly from a course of lectures (Hilliard, Gray, Little & Wilkins, Boston, XV+521 p.) et, en 1840, en langue française, chez le Français Léon Lalanne : Essai philosophique sur la technologie (Bourgogne et Martinet, Paris, 56 p.).

Mais l’opposition entre « technique simple » et « technologie complexe » n’est pas très claire, et l’acception de technologie comme « science de la technique » ne correspond plus à l’usage actuel. Il faut approfondir au niveau des concepts.

L’analyse historique est éclairante. La Technique apparaît lors de la formation même de l’Humanité : c’est la confection d’outils (certes rudimentaires) qui distingue l’humain de l’animal. Au cours de l’Histoire, la Technique évolue, se complexifie, devient de plus en plus efficace, et au cours de la Renaissance elle va même (par l’instrumentation) faire émerger la Science de la Philosophie : c’est la « révolution copernicienne ». Au cours du XVIIIème siècle, la Science à son tour modifie profondément la Technique, permettant la « révolution industrielle » en Angleterre, c’est alors que la Technique devient Technologie.

Nous avons donc les équations « Science = Philosophie + Technique » et « Technologie = Technique + Science ». Le couple Technique-Technologie correspond à l’opposition entre « artisanal » et « industriel ».

L’analyse épistémologique confirme cette évolution historique, d’abord par la simple constatation, qui relève de la psychologie, que toujours dans l’histoire de la pensée humaine le simple devance le complexe. On a taillé la pierre avant de la polir, et on a construit des machines mécaniques à calculer (technique, Wilhelm Schickard, 1623, Blaise Pascal, 1641) avant de construire des ordinateurs (technologie).

La Technique, épistémologiquement, est le moyen du contact entre l’homme et la nature, entre le moi et le non-moi (acquisition de nourriture, protection contre le froid, etc.). Les deux réalisations primordiales de la Technique sont l’invention de l’Outil puis, des dizaines de milliers d’années plus tard, l’invention du Langage, préfiguration de la Technologie (technè + logos). Les littérateurs ont disserté abondamment sur « la main et la parole ».

Mais il faut atteindre un niveau suffisant de connaissance de la nature (par la Science) pour décupler l’efficacité technicienne : c’est l’avènement de la Technologie.

La Technique est essentiellement mécanicienne, elle met en œuvre essentiellement des mouvements. La Technologie utilise de « nouvelles énergies » comme la chaleur (la machine à vapeur de Watt), l’électricité (la pile de Volta), le magnétisme (le télégraphe d’Ampère), la fission nucléaire (le réacteur de Fermi)…

Ontologiquement, en tant que moyen de contact entre le moi et le non-moi, la Technologie est finalement, venue de l’Être (elle « respecte les lois de la nature » : conservation de la matière-énergie, augmentation de l’entropie…), ce qui dévoile l’Être. La Technique, moyen d’existence, est devenue la Technologie, chemin de connaissance.

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Sur les connaissances humaines

1 Juin 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science, #Epistémologie

Sur les connaissances humaines

Le brave Emmanuel Kant admirait, disait-il, deux choses : les étoiles au-dessus de sa tête et la loi morale dans son cœur. Pour ma part, ces deux « spectacles » m’indiffèrent, et d’ailleurs je ne trouve aucune injonction morale « dans mon cœur ». Mais ce que j’admire, jusqu’à la fascination, c’est l’immensité de la bêtise de tant d’hommes, d’une part, et la profondeur de l’intelligence humaine qui se manifeste dans les inventions et découvertes de si peu de chercheurs, d’autre part. A chacun ses admirations ! Je suis davantage impressionné par la découverte du boson de Higgs-Englert que par les petits points lumineux de la Grande Ourse, et si le bon Blaise Pascal était effrayé par les deux infinis de la grandeur et de la petitesse, je suis, moi, admiratif devant les deux extrêmes de la bêtise si répandue et de l’intelligence créatrice si rare.

Mais ces inventions et découvertes, dues à si peu d’hommes, comment furent-elles possibles ? C’est la question à laquelle tente de répondre l’épistémologie, la gnoséologie, la méthodologie, l’éditologie.

L’Humanité au sens large (espèces des genres Australopithecus, Ardipithecus, Homo et apparentés) existe depuis quelques millions d’années, et se distingue des autres groupes d’animaux par l’impressionnant développement du système nerveux central (encore faut-il que les êtres possédant un gros cerveau aient l’idée de s’en servir). Ce qui saute aux yeux de tous ceux qui étudient l’histoire de l’apparition et du développement des connaissances, c’est le contraste saisissant entre une très longue période où les connaissances, peu nombreuses, se développent très lentement, et une seconde période, très courte (quelques siècles), ou brusquement une invention ou une découverte fait comme exploser l’accumulation des savoirs. C’est comme si un ressort, tout à coup, se détendait, entraînant une profusion de nouvelles connaissances.

Prenons l’exemple de la connaissance de la « matière », de la substance des choses que l’on peut voir, sentir, toucher… Pendant des millions d’années, les seules connaissances dans ce domaine consistent à savoir distinguer les objets comestibles des non-comestibles, et les matériaux durs (certaines pierres) des substances molles ou friables, ne convenant pas pour la confection d’outils. La connaissance du cru et du cuit n’apparaît qu’avec la découverte de la maîtrise du feu et l’importante invention de la cuisine. Il faut entrer dans l’ère scripturale pour voir apparaître des idées générales sur la nature des choses, que l’on peut à la rigueur appeler des « théories », bien qu’elles soient fort naïves. Chez les Grecs, c’est la théorie des quatre éléments (Empédocle, vers 440 avant Jésus). Chez les Chinois, l’idée se développe de cinq éléments, sans qu’on puisse établir si ces idées apparurent indépendamment, ou s’il y eut une filiation conceptuelle (des Grecs vers la Chine ou des Chinois vers la Grèce ?). Tant chez les Chinois que chez les Hellènes, l’idée des éléments se perpétuera pendant des siècles sans susciter de quelconques progrès dans la connaissance de la matière. Il y aura bien l’apparition de l’hermétisme (alchimie) avec Zosime de Panopolis, la théorie des trois principes (mercure, soufre, sel) avec Paracelse, la théorie du phlogistique avec Stahl, ce sont des innovations (d’ailleurs fallacieuses) qui ne font pas progresser la connaissance de manière sensible. Mais en 1789, c’est la révolution ! Lavoisier publie son Traité élémentaire de chimie, et du jour au lendemain d’autres chercheurs adoptent les idées de l’auteur, et les résultats s’accumulent, avec Berthollet, Gay-Lussac, Dalton, Avogadro, Davy, Berzelius, et la chimie est née en tant que « science ». En deux siècles, on accumule des milliers de faits positifs, amplement vérifiés, c’est une véritable explosion de savoirs, et l’on connaît bientôt la matière jusqu’aux molécules, jusqu’aux atomes, jusqu’aux quarks et aux bosons !

Quelques philosophes ont bien étudié ce déclenchement soudain (et récent) du processus de progrès scientifique. Gaston Bachelard l’a appelé « franchissement d’un obstacle épistémologique », Thomas Kuhn « changement de paradigme », Alexandre Koyré « révolution galiléenne ». Chaque discipline scientifique, après une très longue préhistoire peu féconde, naît véritablement d’un événement relativement récent. C’est ainsi que l’astronomie devient « scientifique » et progresse de manière spectaculaire à partir de 1543 (Copernic, héliocentrisme) ou de 1610 (Galilée, lunette astronomique). La physique devient une science en 1610 (Galilée, chute des corps), la chimie en 1789 (Lavoisier), la biologie en 1839 (Schwann, théorie cellulaire).

C’est dire que l’étude de la pensée scientifique peut passer rapidement sur l’étude des étoiles avant 1543, sur l’étude des forces et des mouvements avant 1610, sur l’étude de la matière avant 1789, sur l’étude des êtres vivants avant 1839. La « science », c’est-à-dire la connaissance vérifiée (notamment par les applications techniques), a donc connu deux époques, une longue enfance (quelques millions d’années) et une maturité (quelques siècles). L’esprit scientifique n’apparaît qu’au XVIème siècle, et les expressions de « science grecque », « science babylonienne », etc., sont pour l’épistémologie des abus de langage.

Peut-on prévoir une troisième époque de la recherche intellectuelle, la déchéance et la mort ? L’écart grandissant entre les connaissances de ceux qui savent et celles de ceux qui ne savent pas engendre chez beaucoup un sentiment d’exclusion et un ressentiment qui vont jusqu’à développer des mouvements d’idées « anti-science ». Avec lesquels se mélangent l’obscurantisme et le fanatisme religieux qui progressent de jour en jour. C’est qu’il est difficile pour les hommes qui se croient fils des dieux d’admettre qu’ils habitent une petite planète perdue (1543) et qu’ils sont des bêtes comme le gorille ou le chacal (1839). Tout indique le retour des idées d’avant 1543 : un nouveau Moyen Âge !

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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La triple racine de l'editologie

23 Avril 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Editologie, #Epistémologie, #Philosophie

J’ai développé le concept d’éditologie au début des années 1980. Le néologisme « éditologie » désigne une démarche philosophique basée sur trois déterminations. L’éditologie est une épistémologie (1) historique (2) qui accorde une importance décisive à la technique (3).

Epistémologie : de manière très classique, l’éditologie est d’abord la construction d’une théorie de la connaissance, car il faut d’abord savoir s’il est possible de savoir (et comment ?) avant d’entreprendre des investigations concernant l’Être, et avant de proposer une éthique.

Histoire : contrairement aux épistémologies de la grande tradition universitaire allemande (Kant, Fichte, Husserl…), l’éditologie préconise une épistémologie a posteriori et non a priori. C’est dire qu’il faut analyser les facultés cognitives de l’esprit humain non par le raisonnement seul (à la façon de Descartes, de Kant, etc.), mais par l’examen critique de la manière dont les connaissances (qu’elles soient d’ailleurs vraies ou fausses) sont apparues et se sont répandues au cours de l’évolution de la pensée, depuis la préhistoire jusqu’à nos jours. Il faut commencer la quête philosophique par l’étude approfondie de l’histoire des systèmes de pensée (l’expression est de Michel Foucault).

Technique : la position la plus originale de l’éditologie est de constater, vers 1980, le désintérêt paradoxal, de la part des philosophes dominants, du fait technique, alors qu’il apparaît facilement que la technique est la toute première production culturelle. Les humains ont inventé l’outil de bois ou de pierre avant même d’avoir inventé le langage ! Ce primat de la technique – et l’oubli de la technique par de très nombreux philosophes – est le fondement le plus spécifique de l’éditologie.

J’ai donc, depuis 1980, basé ma démarche philosophique sur trois « évidences », 1° la nécessité d’une théorie de la connaissance, 2° le besoin d’une étude diachronique de la pensée, 3° la reconnaissance du primat de la technique (et donc du caractère humanisant de la technique). Voir mes publications : « Penser la technique », Revue Générale 1989(12) : 35-40 ; « Le critère de l’humain », IBM Informations 1994(12) : 10-11, 1994 ; Le signe de l’humain – Une philosophie de la technique, L’Harmattan, Paris, 172 p., 2005.

L’éditologie s’inscrit évidemment dans la suite de la philosophia perennis, avec Platon comme premier auteur d’une théorie approfondie de la connaissance, avec Gaston Bachelard (précédé par Léon Brunschvicg) comme promoteur d’une épistémologie historique, et avec Karl Marx comme premier penseur de la technique (Voir Kostas Axelos : Marx, penseur de la technique – De l’aliénation de l’homme à la conquête du monde, Minuit, Paris, 324 p., 1961).

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Epistemologie et ontologie

20 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Epistémologie

La philosophie moderne a avancé d’un grand pas, peut-être décisif, en comprenant que le problème épistémologique (le Savoir) et le problème ontologique (l’Être) sont indissolublement liés. C’est le cercle vicieux par excellence ! Les conditions du Savoir sont à l’évidence déterminées par la constitution de l’Être (tout être connaissant fait partie de l’Être), et cette constitution ne peut être connue que si cette constitution autorise le Savoir. Ainsi peut-on prétendre que l’épistémologie et l’ontologie sont des sciences préjudicielles l’une de l’autre. C’est ce qu’avait entrevu Husserl en notant que l’édification d’une théorie de la connaissance rencontre « des abîmes de difficultés ». Pour pouvoir prétendre, comme l’a fait Hegel (et Parménide bien avant lui), que « tout le réel est rationnel », il faut déjà connaître et le réel (l’Être) et le rationnel (le Savoir). Bien entendu, j’utilise pour établir cette circularité les « lois de la pensée » établies par Aristote et ses générations de successeurs ayant construit les règles de la Logique. Mais ces règles sont découvertes à partir de l’empirie, c’est-à-dire de ma condition d’homme. Je ne peux par exemple aboutir au principe du tiers exclu, que parce que j’ai remarqué, dans mon vécu, et de manière apodictique, qu’une porte ne peut être qu’ouverte ou fermée. Mais je concède aux esprits imaginatifs que l’on peut – avec d’ailleurs un étrange plaisir qui confine au « poétique » – rêver d’un monde où les portes s’ouvrent et se ferment en même temps, et peuplé d’autres merveilles plus fantasmagoriques encore…

Mais que peut connaître de l’Être l’être humain et, question subsidiaire mais très intéressante, tous les êtres humains ont-ils les mêmes capacités d’acquisition de savoirs ?

Si je pense, par exemple, qu’un être qui serait hors de l’Être ne saurait être, ce qui revient à la formule populaire « tout est dans tout », s’agit-il d’une vérité ? J’éprouve le sentiment très vif (que Descartes appelait l’évidence claire et distincte) qu’il en est bien ainsi, et pourtant cela ne découle pas de mon expérience vécue – car il m’est impossible de vérifier tous les êtres (c’est le problème devenu banal de l’induction). Pourtant, si je cherche par l’introspection d’où me vient cette certitude qu’aucun être ne peut exister hors de l’Être, je constate que cette détermination est « logique », qu’elle découle de la définition de l’Être (« tout ce qui existe vraiment ») et de l’acceptation du principe d’identité et du principe du tiers exclu, dont l’origine est empirique. Il s’agit donc bien d’un savoir que je construis par une combinaison d’observations et de raisonnements.

Mais alors, à partir de cette base apparemment solide (l’archè de l’Être est l’être : ce qui est formé de « choses » qui sont), puis-je aller plus loin dans la connaissance de l’Être, et notamment puis-je en déduire le sens de ma vie et connaître mon destin ? Puis-je éviter les apories de l’éléatisme ? Par exemple, avec Pythagore, vais-je admettre que les êtres ultimes constituants de l’Être sont les nombres ? Avec Empédocle, vais-je admettre qu’ils sont les quatre éléments ? Avec Démocrite, vais-je admettre qu’ils sont les atomes ? Avec Descartes, vais-je admettre qu’ils sont l’étendue et la pensée ? Avec Leibniz, vais-je admettre qu’ils sont les monades ? Ou avec le Modèle Standard de la physique contemporaine, vais-je admettre que les constituants ultimes de l’Être sont les fermions et les bosons, dont les interactions ont engendré ces milliards de corps humains, dont quelques-uns s’interrogent avec désespoir sur le sens et la finalité de leur propre existence ?

Sartre a écrit quelque part, à peu près : « l’homme est un être dans l’être duquel il est question de son être », ce qui est une reformulation du « roseau pensant » de Pascal. Tous les hommes, en effet, possèdent la capacité de penser, qui est l’intelligence. Mais combien d’hommes se servent-ils de leur intelligence ?

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Une chronologie des sciences

6 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science, #Epistémologie

Mon dernier livre vient de paraître ! Aux éditions La Boîte à Pandore (Paris), sous le titre Les plus grandes dates de la science, en 317 pages sobrement illustrées. Après avoir publié de nombreux ouvrages critiques et détaillés consacrés à l'histoire de la pensée scientifique, qui constituent une base nécessaire à la recherche épistémologique (quelle est la "valeur" de la science ?), il me fallait mettre à la disposition du grand public une synthèse commode et de lecture aisée de ces travaux. C'est-à-dire résumer et expliquer en 317 pages l'apparition, le développement (d'abord très lent puis de plus en plus rapide) et l'épanouissement de la mathématique, de l'astronomie, de la physique, de la chimie et de la biologie. Laissant de côté les innombrables détails de l'histoire de ce progrès fascinant de la pensée, j'ai voulu identifier les "grands moments" de la constitution de la méthode scientifique et de ses principaux acquis. Il est fascinant de voir comment la communauté scientifique (une fraction bien faible de l'Humanité) est passée, concernant les êtres vivants, du fixisme des naturalistes (Linné) à l'évolutionnisme de Lamarck et de Darwin, et comment l'évolution biologique fut vérifiée par la découverte de la structure moléculaire de l'ADN (Watson). Il est époustouflant de voir comment l'on est passé d'une vision du monde géocentrique (Ptolémée) à l'héliocentrisme de Copernic, à l'Univers fixe dans le temps et l'espace de Newton, à l'Univers en expansion d'Einstein, Hubble et Lemaître. Il est bouleversant de suivre le passage, concernant la constitution de la matière, de la théorie des quatre éléments (théorie archaïque et naïve) à la chromodynamique quantique des particules élémentaires, dûment vérifiée par les expériences des physiciens "des hautes énergies", et notamment par la découverte du boson de Higgs en 2012.

Peut-être l'homme cultivé et ouvert du XXIème siècle en conviendra-t-il : il faut connaître Voltaire et Confucius, Le Pen et Mélenchon, Simone de Beauvoir et Brigitte Bardot, mais il faut aussi connaître - si l'on se veut ouvert et cultivé - les grandes dates de l'histoire de la science !

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Philosophie dans la Revue Generale

15 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie

Philosophie dans la Revue Generale

Le numéro de janvier-février de la "Revue Générale" (revue bimestrielle belge) vient de sortir de presse, entamant sa 151ème année d'existence. Sous la présidence du sénateur Francis Delpérée, elle est dirigée par France Bastia (écrivain) et par Vincent Dujardin (historien). Le comité de rédaction est formé par Dominique Aguessy, Jean-Baptiste Baronian, Renaud Denuit, André Goosse, Christian Libens, Philippe Paquet, Edmond Radar, Jean-Loup Seban et moi-même.

Dans cette livraison au contenu très varié - notamment un article de Didier Reynders sur "les défis auxquels la Belgique et l'Europe sont confrontées", ou encore d'intéressantes remarques de Jacques De Decker sur "la culture en milieu digital" -, j'ai fait paraître une étude intitulée "Qu'est-ce que le progrès scientifique ?", dans laquelle je tente de donner une synthèse de mes positions épistémologiques. Voici un extrait de ma conclusion : "La philosophie est indispensable pour, par son esprit critique impitoyable, rendre les hommes méfiants à l'égard de tous les discours dogmatiques, d'où qu'ils viennent, et surtout si leurs partisans utilisent des explosifs et des fusils-mitrailleurs comme arguments. Avant de mériter de savoir, il faut avoir l'audace de douter".

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Qu'appelle-t-on penser ?

10 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Epistémologie

Qu'appelle-t-on penser ?

La question philosophique fondamentale, la plus essentielle, est celle de la pensée (M. Heidegger : Qu'appelle-t-on penser ?, PUF, Paris, 1959). Comment cet être singulier, que l'on appelle l'homme, arrive-t-il à associer des idées pour élaborer des propositions sur lui-même et sur ce qui l'entoure, c'est-à-dire sur le réel ? Et que valent ces propositions, qui sont par exemple la théorie de la relativité du temps, ou le principe de la séparation des pouvoirs, ou encore des projets d'organisation politique ? Que vaut en fait la "civilisation" (ne pas confondre civilisation et culture), qui est la pensée concrétisée ?

C'est en pensant à la pensée, il y a longtemps déjà, qu'il m'a semblé indispensable d'observer la pensée dans sa concrétisation en livres (il faut lire les penseurs), et en essayant de classer les divers systèmes de pensée (penser, c'est d'abord classifier, distinguer, éviter les confusions et les amalgames). Il m'a semblé nécessaire d'examiner en particulier la "pensée scientifique", la "science", qui est une pensée qui, manifestement, a abouti à certains résultats indiscutables (la technologie, notamment). J'ai donc commencé mon travail par l'épistémologie "historique" (que j'appellerai "éditologie"), influencé par Gaston Bachelard (et dans une moindre mesure par Michel Foucault), en 1978, en fondant la revue Technologia (histoire de la science et de la technologie).

Ce travail a conduit, entre autres, à neuf volumes (Vuibert, Paris, 2002-2009, 3.100 pages) qui constituent une histoire complète de la pensée scientifique, le mot "complète" étant évidemment une exagération ironique, car je ne vois pas la possibilité d'écrire une histoire "complète" de quelque sujet que ce soit ! Ce travail a notamment confirmé un trait bien connu de la science (déjà remarqué avec insistance par Galilée), à savoir l'importance centrale de la mathématique dans le développement de la pensée scientifique. S'il est indéniable que l'on pense avec des mots, il est tout aussi évident que l'on pense scientifiquement avec des nombres, et plus précisément comme l'a montré Nicolas Bourbaki, avec des "structures" (algébriques et topologiques). D'où les tentatives, un peu prématurées, dans les années 1950 et 1960, du structuralisme pour fonder les "sciences humaines" (C. Lévi-Strauss : Les structures élémentaires de la parenté, PUF, Paris, 1949).

Il fallait ensuite explorer les systèmes de pensée "non scientifiques" : littératures, mythes, religions, idéologies. Ainsi s'est élaborée, dans la civilisation, l'opposition entre ce que j'appelle la "STI" (science-technique-industrie) et la "culture". L'Histoire et l'Actualité montrent que cette opposition peut être violente. Louis Althusser, en 1965 déjà (Pour Marx, Maspero, Paris), l'avait bien noté : "l'idéologie comme système de représentations se distingue de la science en ce que la fonction pratico-sociale l'emporte en elle sur la fonction théorique". Cette opposition est manifestement liée à celle que l'on constate, au lycée, entre les matheux et les lettreux, ou si l'on veut elle reprend la distinction que faisait Pascal entre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse, entre la raison et le coeur. Il faudra demander à la sociologie, à la psychologie et aux neurosciences d'où vient et que signifie cette scission dans la pensée.

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Sur les controverses scientifiques

30 Octobre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science, #Epistémologie

Sur les controverses scientifiques

Dans mon récent livre Les plus grandes controverses de l'histoire de la science (La Boîte à Pandore, Paris, 279 pages), j'étudie 22 controverses importantes du domaine scientifique, telles que la question du vide (avec notamment Descartes et Pascal), celle de la génération spontanée des êtres vivants, celle des "Martiens", celle de la dérive des continents, etc. Ces 22 études montrent chacune l'importance pour l'évolution progressive de la science de la négation (Hegel) et la pertinence du concept d'obstacle épistémologique (Bachelard). Chaque grand progrès scientifique résulte d'une opposition entre deux propositions thétiques complémentaires et de l'adoption d'une des deux thèses, celle qui est confortée par l'expérience rendue possible par la réalisation d'une instrumentation toujours plus performante. L'héliocentrisme l'emporte sur le géocentrisme grâce à la lunette astronomique mise au point par Galilée, la théorie du Big Bang l'emporte sur l'idée d'un Univers statique grâce au perfectionnement des spectromètres, etc.

Ces 22 études montrent surtout que la science, contrairement à d'autres "discours de vérité" (religions, idéologies), est foncièrement anti-dogmatique. Encore ne faut-il pas se laisser emporter par la tentation du relativisme total en proclamant "la fin des certitudes". Certes, la théorie du Big Bang ou la chromodynamique quantique ne sont que des ensembles d'hypothèses dont la validation expérimentale est encore insuffisante, et les biologistes n'ont pas encore découvert de manière irréfutable si l'homosexualité résulte d'un déterminisme génétique. Mais, soyez-en sûr, la Terre est ronde et n'est pas plate, les électrons existent, bien qu'ils soient invisibles, et les molécules d'ADN contiennent des atomes de phosphore. Cela est admis unanimement par la communauté scientifique internationale. Qui distingue clairement les controverses closes (plus personne ne s'oppose à l'atomisme) et les controverses encore présentes.On ne s'étonnera pas de constater que les controverses encore actives concernent surtout les "sciences humaines" : combien y a-t-il de taxons dans le genre Homo, comment se forment les mythes, etc.

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Testament philosophique 5 (sur l'epistemologie)

15 Octobre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Epistémologie

Connaître, c’est toujours observer. Voilà le fondement de ma philosophie. Je dois tenter de l’exprimer clairement, en termes simples, car les questions « existentielles » sont simples, et méritent des réponses sans littérature, sans rhétorique et sans pédanterie. Je répugne à sombrer dans le verbalisme et la logomachie de nombre de philosophes contemporains, souvent acclamés par les modes (existentialisme, structuralisme, nouvelle philosophie…), mais dont le contenu doctrinal est décevant. Que puis-je savoir, que puis-je espérer, que puis-je faire, voilà les trois questions que tout homme sensé se pose. Commençons par la question du savoir, qui est du ressort de la gnoséologie ou épistémologie (termes synonymes, car il n’y a pas différentes sortes de connaissance : on sait ou on ne sait pas).

Mes enquêtes en histoire des systèmes de pensée m’amènent à admettre que tout savoir provient toujours d’une observation, c’est-à-dire d’une orientation de la conscience (le sujet connaissant) vers l’extérieur de la conscience (l’objet à connaître). Malgré d’innombrables méditations sur ce problème de la cognition, je ne parviens pas à sortir du schéma « conscience – connaissance – Être », car ma conscience (et l’intersubjectivité me permet de généraliser : « toute conscience ») est toujours dirigée vers quelque chose qui n’est pas elle, et qui fait partie de l’Être. Tout savoir est forcément une connexion entre un « moi » et un « non-moi ». C’est ce que Husserl, se basant sur la psychologie de Brentano, appelle « intentionnalité ».

Mais l’analyse montre facilement qu’il existe plusieurs modes d’observation. Il y a d’abord l’observation par le truchement des sens (die Sinnlichkeit, « la sensibilité », disait Kant) qui s’interposent entre le sujet et l’objet. C’est la connaissance commune, celle de la vie quotidienne. Je « sais » qu’il y a des nuages parce que ma vue transporte les nuages (l’impression qu’ils produisent) vers mon « esprit ». Tous mes savoirs ordinaires proviennent de ce mécanisme de transmissions, et je « sais », à la suite d’observations innombrables, où se trouvent mes clés, que mon chat dort, etc.

Cette observation, que l’on peut qualifier de naïve, de spontanée, est déjà une possibilité présente chez l’animal, qui « sait » (grâce à l’observation olfactive, auditive, visuelle, tactile ou gustative) distinguer un objet comestible d’un non comestible, etc. L’observation peut conduire à la vérité ou à l’erreur : hallucinations, illusions sensorielles…

J’établis une distinction, étant donné son importance dans l’histoire de la pensée, entre l’observation d’une chose et l’observation d’une chose relative à une autre chose. Je regarde un nuage, et j’acquiers des savoirs sur cet objet. Mais je peux aussi observer un traité de météorologie (lecture, donc vision) ou assister à une conférence sur l’atmosphère (audition), qui me procurent des savoirs sur les nuages (que je ne perçois pas directement). Il faut donc distinguer l’observation sensorielle (empirisme), où les sens séparent le sujet de l’objet, et l’observation traditionnelle (traditionalisme), où je suis informé par le moyen d’une tradition (livres ou enseignement oral). Remarquons que l’observation sensorielle, présente chez l’animal, n’implique qu’un seul sujet. Je suis seul à regarder les nuages, les beaux nuages qui passent, là-bas… Par contre l’observation traditionnelle, inexistante chez l’animal, implique une vie sociale : la tradition se transmet de génération en génération.

Donc, et cela me paraît « clair et distinct », l’homme acquiert des savoirs par l’observation à l’aide de ses sens (et il faut étudier la psychologie pour évaluer la qualité de ces savoirs) ou par l’observation de traditions propres à sa tribu (et il faut étudier l’histoire des différents peuples pour comparer la valeur de leurs savoirs). Ce sont deux manières de connaître que l’on peut appeler « médiates », car elles interposent un moyen (sens ou tradition) entre l’objet et le sujet.

Certains penseurs (par exemple Henri Bergson) ont imaginé la possibilité d’une connaissance « immédiate », c’est-à-dire sans le truchement d’un moyen quelconque entre objet et sujet. La conscience est immédiatement en contact avec le monde, et en particulier avec ces parties de l’Être qui ne sont pas accessibles par les sens, et qui forment un mystérieux domaine que l’on appelle « spirituel » ou « immatériel ». Cette connaissance par observation immédiate, non sensorielle, est appelée « intuition », et serait activée notamment par les mystiques et par certains poètes.

Pendant mes 55 années de tentative de répondre aux questions sur l’être et le néant, sur la vie et la mort, sur le bien et le mal, etc., j’ai rencontré d’innombrables savoirs dont je parvenais à établir l’origine soit sensorielle (je sais qu’il y a des nuages), soit traditionnelle (je sais qu’il y a des gens qui croient qu’il existe des dieux). Mais jamais je n’ai fait l’expérience d’une intuition ! Jamais ma conscience ne fut en contact direct avec des entités extrasensorielles ! Peut-être est-ce une singularité de mon esprit, et sans doute suis-je dépourvu de la capacité intuitive (comme je suis myope, ce qui me rend incapable de voir les objets lointains avec netteté). Ou bien – et mes réflexions me conduisent vers cette idée un peu triste – l’intuition (qui est la source des « croyances ») est une illusion, d’ailleurs fort répandue, et que les religieux appellent la « foi ».

En résumé, je pense qu’il y a deux modes théoriquement possibles de connaissance, médiat (observation par les sens ou imprégnation par les traditions) ou immédiat (intuition, mysticisme). Le premier conduit au système de pensée « STI » (science-technique-industrie), le second au système « Non-STI », ou « culture » : littérature et poésie, mythes, religions, idéologies…

A suivre…

Une vidéo de l'auteur à la librairie Filigranes, à Bruxelles :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Marcel Detiège et les controverses scientifiques

19 Août 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science, #Epistémologie

Marcel Detiège et les controverses scientifiques

J'ai publié Les plus grandes controverses de l'histoire de la science (éditions La Boîte à Pandore, Paris) en début d'année. La Lettre de l'AEB du mois d'août (Association des Ecrivains belges) contient un article critique de Marcel Detiège de cet ouvrage, critique qui résulte d'une lecture attentive et compréhensive.

Voici la conclusion de notre confrère : "cet ouvrage de Jean C. Baudet est riche en informations épistémologiques ; en exposés très complets sur les principales découvertes de la science ayant entraîné des controverses concomitantes ; ainsi qu’en vues personnelles sur l’avenir de la recherche scientifique. Enfin, cet ouvrage est écrit dans un style à la fois agréable et exact."

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