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Jean C. Baudet

Articles avec #histoire tag

Pour une histoire de la Pensee

14 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Epistémologie

Je propose de résumer la glorieuse et sublime histoire de la pensée humaine par la succession de six « systèmes de pensée », de plus en plus complexes : 1° le rite, 2° le mythe, 3° la religion, 4° la philosophie, 5° la science, 6° la technologie. C’est reprendre, approfondir et actualiser les idées sur une progression de l’esprit de Condorcet (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1795), de Hegel, d’Auguste Comte.

Chaque étape est initiée par un événement fondateur. Le rite apparaît au tout début de la Préhistoire, pendant le lent processus d’hominisation, avec l’apparition de gestes répétés convulsivement, avant même l’avènement du langage. Le mythe apparaît dès l’invention des langues et de la parole. La religion apparaît quand des rites et des mythes sont sacralisés au profit du pouvoir politique, naissant à la fin du Paléolithique quand les groupes humains, devenus nombreux, nécessitent une organisation. La philosophie est inventée par Thalès, à Milet, vers 600 avant notre ère, quand il critique et rejette les traditions mythiques et religieuses. La science se développe au XVIème siècle, en Europe, quand des spécialistes (médecins, pharmaciens, ingénieurs, astronomes, naturalistes…) commencent à utiliser systématiquement l’instrumentation pour étendre leurs observations et pour, grâce aux instruments de mesure, quantifier les phénomènes observés et permettre d’utiliser le langage mathématique et sa puissance expressive et prédictive pour décrire le monde. Enfin, la technologie se construit au XVIIIème siècle, quand la méthode scientifique commence d’être appliquée aux techniques pour transformer l’artisanat archaïque en industrie (c’est la « révolution industrielle » en Grande-Bretagne).

On a donc le schéma : rite (geste) – mythe (parole) – religion (politique) – philosophie (critique) – science (instrument) – technologie (industrie).

Cette schématisation, qui recherche le simple de l’élément initiateur sous le complexe des apparences phénoménales, qui est donc le résultat d’une « réduction eidétique », s’alimente des innombrables observations et réflexions des philologues, des archéologues, des historiens, des ethnographes, des psychologues, des épistémologues. Elle repose sur une idée « claire et distincte », simple (certains amateurs de paradoxes ou de distinguos « subtils » diront « simpliste »), ayant valeur de postulat, à savoir que le développement des phénomènes humains (de l’enfance à la maturité pour l’individu, de la sauvagerie à la civilisation pour l’Humanité dans son ensemble), va du simple au complexe, par un processus d’accumulation et de rejet (la dialectique hégélienne ?). La physique d’Aristote n’était-elle pas beaucoup plus simple que celle de Newton, et les TGV ne sont-ils pas plus sophistiqués (et plus performants) que les locomotives de Stephenson ?

Au risque de chagriner les humanistes et les égalitaristes, je ferai observer (in cauda venenum) que parmi les milliards d’individus qu’a comptés et que compte encore l’Humanité, seuls quelques centaines, quelques milliers tout au plus, ont participé à la glorieuse et sublime aventure de l’Esprit.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Propos sur les grands hommes

26 Mai 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science

L’Esprit, très mystérieusement, s’incarne dans les œuvres de quelques hommes exceptionnels, extrêmement rares parmi la masse immense des milliards d’individus qui composent l’Humanité. Car ils ne sont que quelques dizaines, quelques centaines tout au plus, à avoir découvert quelques déterminations de l’Être, et à avoir amélioré la condition humaine. La grande majorité des humains ne vit que pour produire des déjections malodorantes et des idées d’une naïve banalité. L’Humanité, si elle possède une « valeur », elle la doit au très petit nombre de grands personnages que l’Esprit, poursuivant je ne sais quel dessein, a conduit sur le chemin des vérités. Car c’est l’honneur d’une maigre fraction de l’Humanité d’avoir rejeté la routine des instincts, d’avoir dénoncé les illusions du sentiment, de s’être libérée des fantasmes des traditions, d’avoir dévalorisé les rites, d’avoir détruit les mythes, et d’avoir construit des hypothèses vérifiées et des outils efficaces.

Je rends hommage à ces inventeurs. Aux premiers, restés anonymes, l’inventeur de la Technique, l’inventeur du Langage et de la Littérature, l’inventeur de l’Agriculture et de l’Elevage, l’inventeur de l’Ecriture, l’inventeur du Bronze et de l’Acier. Puis, il y eut Thalès de Milet, qui inventa la philosophie, et Démocrite, qui inventa le matérialisme, et Aristote, qui inventa la logique, et Euclide, qui inventa la mathématique démonstrative et l’axiomatique, et Diophante, qui inventa l’algèbre, et Zosime, qui inventa la chimie de laboratoire, et Brahmagupta, qui inventa le zéro.

Puis, il y eut Colomb, Copernic, Galilée, Descartes (qui inventa la géométrie analytique), Newton, Leibniz, Carl von Linné (qui inventa la nomenclature biologique),Watt, Lavoisier (qui inventa la nomenclature chimique), Kant, Volta, Ampère, Darwin, Mendéléev, Gramme, Maxwell, Nietzsche, Hertz, Freud, Röntgen, Durkheim, Husserl, Marconi, Einstein, Bohr, Rutherford, Fermi, Oppenheimer, Feynman, Pauling, Watson (qui découvrit la structure de l’ADN), Gell-Mann, et quelques autres.

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Une histoire de la chimie

2 Mai 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Chimie, #Histoire

Mon livre Histoire de la chimie (354 pages) vient de paraître aux éditions De Boeck, à Louvain-la-Neuve (Belgique). C’est en fait la réédition, entièrement refondue, de deux livres précédents (parus chez Vuibert, Paris) : Penser la matière (2004) et A la découverte des éléments de la matière (2009).

Il s’agit d’un travail d’épistémologie historique, qui s’inscrit dans un programme de recherches sur la « valeur de la science » : comment la chimie (et, dans d’autres livres, la même question est posée pour les mathématiques, la physique, la biologie…) s’est-elle construite au cours de l’Histoire, par la mobilisation de quelles ressources mentales (observation, imagination, réflexion, instrumentation), et quelle est sa pertinence pour décrire le Réel ?

Etudier l’histoire de la chimie, depuis les premières spéculations de Thalès de Milet jusqu’aux extraordinaires analyses de l’acide désoxyribonucléique par Watson et Crick et jusqu’aux formidables synthèses de matériaux nouveaux et de médicaments efficaces, c’est comprendre comment l’Humanité pensante (une faible fraction de l’Humanité) est arrivée à connaître la structure intime de la matière (molécules et atomes), connaissance amplement vérifiée par les travaux de laboratoire, par les développements de la technologie et par les performances de l’industrie chimique.

Il est passionnant (et philosophiquement éclairant) d’assister au passage (il a fallu de nombreux siècles) d’une soi-disant connaissance basée sur l’imagination (les éléments d’Empédocle, les atomes de Démocrite) à la connaissance vérifiée basée sur une instrumentation de plus en plus sophistiquée : les balances de Lavoisier, les thermomètres de Fahrenheit et de Celsius, les appareils de Kipp, les spectroscopes de Bunsen, les fioles d’Erlenmeyer, les colonnes de Vigreux, les tubes cathodiques de Crookes…

Plus de deux mille ans d’histoire pour passer de l’atome rêvé à l’atome constaté !

Mon livre pose la grande question, à la fois épistémologique et ontologique : la science, et en particulier la chimie, est-elle capable de connaître le Réel ? La chimie de Lavoisier et de Mendéléev conforte-t-elle le matérialisme d’Epicure, de Spinoza, de La Mettrie, de Marx et de Lénine ?

C’est au lecteur, si du moins il veut faire l’effort de penser par lui-même et de se hisser au niveau de l’interrogation philosophique, de tenter de répondre à cette question redoutable, qui divise les hommes en matérialistes et en idéalistes.

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La Genese

19 Mars 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire

Au commencement, le Grand Singe créa les Outils et la Technique, et devint l’Homme. Après des siècles et des siècles, le Technicien inventa le Langage et, mélangeant l’Effroi et l’Espérance, conçut les rites et la magie, imagina les mythes et le dogme, et composa des poèmes, découvrant la beauté.

Après d’autres siècles très nombreux, les fils du Grand Singe se dispersèrent et se diversifièrent, formant sur toute la Terre des groupes différant par leurs rites, leurs mythes et leurs poèmes, s’établissant dans les oasis et le long des grandes rivières. Les Sumériens inventèrent les cunéiformes, les Egyptiens inventèrent les hiéroglyphes, les Hébreux inventèrent les prophéties, les Phéniciens inventèrent l’alphabet, les Grecs inventèrent les voyelles et la philosophie – c’est-à-dire la critique des rites, des mythes et des poèmes – et découvrirent la Raison.

Puis vinrent encore quelques siècles, et les descendants des Sumériens, des Egyptiens, des Hébreux, des Phéniciens, mélangés par les voyages à d’autres peuples, inventèrent encore des idées de plus en plus grandioses : la Démocratie, l’Ethique, la Physique et la Métaphysique, la Technologie et l’Industrie.

Maintenant, les descendants du Grand Singe, croissant et se multipliant, se sont répandus partout sur la Terre, polluant de leurs déjections les oasis et les grandes rivières, ayant développé une Civilisation sublime et dérisoire, connaissant les ultimes grains de la matière, la chaleur des étoiles, la structure (morphologie) et le fonctionnement (physiologie) des animaux, des végétaux et des microbes, avec ses rites nombreux et concurrents, ses mythes multiples et contradictoires, ses poèmes magnifiques et ses théorèmes éblouissants.

Je connais et je vénère les noms de quelques-uns de ces fils du Grand Singe qui ont apporté leur contribution à l’effort civilisateur : Thalès, Démocrite, Bouddha, Euclide, Confucius, Diophante, Brahmagupta, Shakespeare, Monteverdi, Galilée, Descartes, Molière, Newton, La Mettrie, Lavoisier, Watt, Kant, Volta, Beethoven, Colt, Darwin, Gramme, Siemens, Maxwell, Hertz, Pasteur, Husserl, Einstein, Boeing, Rutherford, Heidegger, Yukawa, Debussy, Freud, Louis Armstrong, Bohr, Krebs, Bachelard, James Watson, Eliade, Cioran, Bill Haley (and the Comets), Miles Davis, Charles Aznavour, Claude François, Bill Gates… 

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Qu'est-ce que la matiere ?

11 Février 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Chimie

Je viens de mettre le point final à mon Histoire de la chimie, qui est la fastidieuse mais indispensable correction des épreuves. Il s’agit d’une refonte de trois ouvrages parus naguère chez Vuibert (Paris) : Penser la matière, La vie expliquée par la chimie, A la recherche des éléments de la matière. A la suite des rachats des éditions Vuibert et De Boeck par le groupe Albin Michel, ce livre paraîtra, dans quelques semaines, sous la marque De Boeck (Louvain-la-Neuve).

Cette nouvelle Histoire de la chimie s’efforce, bien entendu, de fournir un récit de la longue méditation des philosophes grecs (Thalès, Anaximène, Démocrite…), des « alchimistes » (Zosime, Rhasès, Geber…), des « chymistes » (Paracelse, Lemery…), des « chimistes » enfin (Lavoisier, Dalton, Berzelius, Mendéléev…) sur la nature profonde de la matière. On voit ainsi, pendant plus de deux mille ans, deux conceptions s’affronter, le substantialisme (les quatre éléments d’Empédocle, les trois principes des paracelsiens, le phlogistique…) et l’atomisme (Leucippe, Démocrite, Epicure…).

Mais ce travail a une portée épistémologique. Il s’agissait en effet de comprendre comment l’esprit humain (incarné chez Empédocle, chez Lavoisier, chez Liebig, chez Berthelot, chez quelques autres) est parvenu à connaître, et cela de façon extraordinairement complexe, précise et prédictive, quelques déterminations de la « matière », c’est-à-dire de la partie observable de l’Être. On retrouve ainsi ma théorie, déjà exposée dans d’autres travaux, de l’instrumentation : c’est grâce aux « instruments », proposés par la Technique, que la Science (chimie, mais aussi astronomie, physique, biologie…) a pu se séparer de la Philosophie (purement spéculative) et qu’elle a pu fonder une Technologie à l’efficacité spectaculaire. Le bain-marie de Marie la Juive, le distillateur de Zosime de Panopolis, la balance de Lavoisier, le spectromètre de Bunsen ont rendu possible de « penser la matière », jusqu’à comprendre les mécanismes « moléculaires » de la Vie.

Et la « grande question » se pose alors ! La matière coïncide-t-elle avec l’Être, avec le Réel, ce qui est la position des matérialistes (Spinoza, La Mettrie, Feuerbach, Marx, Engels, Lénine et quelques autres), ou n’est-elle que la partie visible de l’Être, comme le prétendent les idéalistes ? L’étude approfondie de l’histoire de la chimie – et de la Science dans sa globalité – n’apporte pas une réponse définitive à cette question qui opposait déjà Platon à Démocrite, mais elle fournit une base solide et indispensable pour penser.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Propos sur les inventions

25 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science, #Technique

Le niveau de vie atteint au XXIème siècle par l’Humanité (des milliards d’individus) est le résultat du travail acharné de quelques centaines de personnes. La philosophie (Thalès), la démonstration mathématique (Euclide), l’algèbre (Diophante), les manipulations chimiques (Zosime) ont été inventées en Grèce. L’astronomie mathématisée (Kepler) a été inventée en Allemagne ; la physique expérimentale (Galilée) en Italie ; la théorie de la gravitation (Newton) en Angleterre ; la nomenclature biologique (Linné) en Suède ; la machine à vapeur (Newcomen) en Grande-Bretagne ; la chimie quantitative (Lavoisier) en France ; la pile électrique (Volta) en Italie ; l’anatomie comparée (Cuvier) en France ; l’électromagnétisme (Oersted) au Danemark ; l’automobile (Lenoir) en France ; la dynamo électrique (Gramme) en France ; la microbiologie médicale (Pasteur) en France ; la lampe à incandescence (Edison) aux Etats-Unis ; la radiographie (Röntgen) en Allemagne ; le cinéma (Lumière) en France ; la psychanalyse (Freud) en Autriche ; la théorie de la relativité (Einstein) en Suisse ; la physique nucléaire (Rutherford) en Grande-Bretagne ; la mécanique quantique (Bohr) au Danemark ; le cyclotron (Lawrence) aux Etats-Unis ; la génétique moléculaire (Watson) en Angleterre…

Voilà des faits incontestables. Reste à en tirer des conclusions…

Bien sûr, j’aurais pu plutôt que de me focaliser sur les productions scientifiques, techniques et industrielles, énoncer d’autres réalisations culturelles, et signaler les grands poèmes, les grands romans, les grandes musiques, les grands tableaux, les grands films… Mais il me semble que, de toutes les productions culturelles, celles de la STI sont les plus prégnantes, les plus structurantes pour le sort de l’Humanité. La lampe d’Edison ou les rayons X de Röntgen ont davantage, me semble-t-il, changé la condition humaine que Les Fleurs du mal (Baudelaire) ou que les neuf symphonies de Beethoven. Et pourtant ! J’admire tellement Baudelaire et Beethoven.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Les trois etapes de la science

11 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science

Je voudrais, aujourd’hui, poursuivre ma réflexion entamée dans mon billet précédent, intitulé « Les bases historiques de l’épistémologie ». Sur les rapports entre science et philosophie, d’abord, je reprends à mon compte les définitions du philosophe et mathématicien britannique Bertrand Russell, qui disait que la science est ce que l’on sait, et la philosophie ce que l’on ne sait pas encore. La formule est brutale, « simpliste » diront les subtils, et pourtant force est de constater qu’il existe de nombreuses propositions « scientifiques » devenues des certitudes, alors que l’on chercherait vainement une seule proposition « philosophique » faisant l’unanimité des hommes instruits. Personne ne met plus en doute, aujourd’hui, l’héliocentrisme (Copernic, 1543) ou l’atomisme (Dalton, 1803) ou la relativité (Einstein, 1905), alors que les philosophes ne sont toujours pas parvenus à nous dire si, oui ou non, il existe une vie après la mort ! Pendant des siècles, l’astronomie fut une branche de la philosophie (on disait philosophia naturalis), et elle devint un chapitre de la science dès que le mouvement des corps célestes devint vérifiable. Il faut noter d’ailleurs que l’adoption de l’héliocentrisme, de l’atomisme et de nombreuses autres « vérités scientifiques » rencontra en leur temps de brutales oppositions (procès de Galilée, etc.).

Dans mon billet précédent, j’ai rappelé que les progrès récents de l’épistémologie ont conduit à une analyse en somme très simple de l’esprit humain (déjà magistralement esquissée par Kant en 1781), qui voit dans le processus d’acquisition des savoirs la mise en œuvre de seulement deux facultés, qui collaborent : la sensibilité (l’observation, déjà existante chez les animaux) et l’intelligence (le raisonnement, déjà en germe chez l’animal).

Il est alors stimulant et très fascinant de se rendre compte que la science a été construite par l’Humanité en trois étapes, que trois grandes dates marquèrent le développement de la « méthode scientifique ». La première étape, fondatrice de ce que l’on appellera l’esprit scientifique, est datée d’environ 600 avant notre ère, c’est l’apparition de la philosophie, qui est le rejet des traditions, par Thalès et Anaximandre de Milet. Quelques hommes, d’ailleurs bien rares, commencent de « penser par eux-mêmes », se méfiant des idées, largement invérifiables, des prêtres, des poètes, des législateurs, ou du simple « bon sens »… La rareté de ces audacieux penseurs confirme la thèse de l’historien belge des sciences Jean Pelseneer, qui faisait de la science une activité éminemment aristocratique.

La deuxième étape de l’édification de la science commence en 387 (avant la naissance supposée du Christ), avec la fondation de l’Académie par Platon. Celui-ci entame une prodigieuse analyse du raisonnement, travail qui sera poursuivi de manière proprement géniale par son élève Aristote. Cette « logique » permettra aux mathématiciens grecs (puis viendront les Indiens, puis les Byzantins, puis les Arabes…) de construire un immense, admirable et même sublime corps de connaissance (Euclide, Archimède, Apollonius, Hipparque, Nicomaque, Ptolémée, Diophante…).

La troisième étape est la formidable amélioration des possibilités observationnelles par l’instrumentation. On peut la dater de 1543, quand Copernic livre les résultats de ses observations du mouvement des planètes à l’aide du quadrant gradué. A vrai dire, les astronomes grecs avaient déjà réalisé des observations astronomiques quantitatives, mais les circonstances sociopolitiques ne permirent pas à l’instrumentation fruste des Grecs de se développer. Il fallut attendre la Renaissance pour assister au développement réellement « explosif » de l’instrumentation : instruments de dissection (Vésale, 1543), lunette astronomique (Galilée, 1610), thermoscope puis thermomètre, verrerie de laboratoire, baromètre, microscope, télescope, jusqu’à nos accélérateurs de particules et nos sondes spatiales…

Trois moments : 600 (libération de la pensée), 387 (règles du raisonnement et mathématiques démonstratives), 1543 (instrumentation). Un résultat : la science, c’est-à-dire la base de la Civilisation.

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Les bases historiques de l'épistémologie

8 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Histoire

Les grandes manœuvres d’épistémologie (ou gnoséologie), pendant le premier tiers du XXème siècle, ont conduit à comprendre le processus cognitif comme la coopération de l’intelligence (die Vernunft) et de la sensibilité (die Sinnlichheit), ce qui revient en somme à reprendre l’analyse par Kant de l’esprit humain, qui faisait la synthèse entre le rationalisme de Descartes et l’empirisme de Locke. Les travaux de Husserl (la réduction eidétique), de Wittgenstein (les limites insurmontables de la connaissance), du Cercle de Vienne (le positivisme logique et le physicalisme), de Popper (la falsification) ont montré que les seuls moyens d’acquisition de savoir sont le raisonnement et l’observation, avec pour criterium la vérifiabilité expérimentale (c’est-à-dire vécue), disqualifiant les prétentions de vérité de la foi, de l’intuition, de la voyance mystique, de la révélation, de l’interprétation de textes « sacrés », tous modes de connaissance dont les liens avec la pensée mytho-religieuse archaïque sont évidents. Nous avons complété cette épistémologie par la remarque que la vérification poppérienne (ou « méthode expérimentale ») doit être complétée par l’instrumentation, d’ailleurs constamment perfectible, ce qui conduit à la fois à l’idée de « progrès scientifique » et à un scepticisme paradoxal : la science n’est jamais achevée.

Cette question de l’instrumentation nous semble cruciale car, outre qu’elle explique la progression des savoirs (qui s’approchent asymptotiquement de « la Vérité » ?), elle replace la Technique (la construction d’instruments) au cœur de la question gnoséologique. L’homme sait parce qu’il pense, parce qu’il observe, et parce qu’il pense à améliorer ses moyens d’observation.

L’Histoire nous montre le long, patient, et parfois tortueux, chemin de l’esprit humain vers la connaissance du monde et de lui-même. Mais si l’on prend suffisamment de recul pour repérer les moments décisifs de cette quête, on s’aperçoit que le raisonnement fut théorisé au IVème siècle avant notre ère, par les efforts de Platon et surtout d’Aristote pour répondre au défi des sophistes, qui avaient développé une vision pessimiste des possibilités de connaissance. Cette « invention du raisonnement » a permis aux Grecs d’élaborer la magnifique construction intellectuelle des mathématiques démonstratives (arithmétique, géométrie, astronomie de position : Euclide, Archimède, Apollonius, Hipparque, etc.).

Quant à l’ « invention de l’instrumentation », elle ne date que des XVIème et XVIIème siècles, avec la lunette astronomique, le microscope, le télescope, le thermomètre, le baromètre, etc.

Il conviendrait de développer la remarque que la science (raisonnement + instrumentation) conduit au doute et au scepticisme, malgré ses résultats spectaculaires, et non au dogmatisme, qui est la caractéristique des religions et des idéologies.

Prochainement, la recherche épistémologique devra intégrer les résultats des « sciences cognitives », qui permettront sans doute de mieux comprendre les mécanismes du raisonnement et de l’observation, ainsi que des conflits entre l’intelligence et les émotions.

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Contre l'europeocentrisme

18 Septembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Civilisation

Contre l'europeocentrisme

Les intellectuels de tous les pays doivent s’unir pour lutter contre l’européocentrisme, ce hideux révisionnisme historiographique qui privilégie et exagère les apports des Européens à la Civilisation de l’Humanité, en oubliant systématiquement les contributions décisives à la Civilisation des peuples d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et de l’Amérique précolombienne.

Les historiens des systèmes de pensée ont pu établir l’origine de nombreuses découvertes et inventions, et je me suis efforcé, dans mes travaux d’épistémologie, de tenir compte des avancées les plus récentes de la science historique. Il faut, disait un juif il y a deux mille ans, « rendre à César ce qui est à César », et ce judicieux principe reste la règle de tout travail historique se prétendant « scientifique ».

C’est ainsi que l’on peut considérer les faits suivants comme acquis.

Dès l’Antiquité, les Grecs Thalès, Pythagore, Euclide et quelques autres inventent l’arithmétique et la géométrie démonstratives, qu’il ne faut pas confondre avec les techniques rudimentaires du comptage et de l’arpentage, pratiquées dès la fin de la Préhistoire par les peuples les plus divers. Les mathématiques d’aujourd’hui, dans les universités du monde entier, utilisent encore les concepts helléniques de démonstration, de théorème, d’axiome…

Vers 250 de notre ère, le Grec Diophante invente l’algèbre. Vers 300, Zosime de Panopolis invente les manipulations « chimiques » qu’au Moyen Âge on appellera « alchimie ». C’est aussi pendant les premiers siècles de notre ère que sont inventés les chiffres décimaux (improprement appelés « chiffres arabes ») et le zéro. Il est établi que les mathématiciens et astronomes indiens étaient initiés aux mathématiques grecques.

En 1543, le Polonais de langue allemande Copernic propose l’héliocentrisme qui est la base de l’astronomie contemporaine. En 1610, l’Italien Galilée découvre l’existence d’étoiles invisibles à l’œil nu. En 1637, le Français Descartes invente la géométrie analytique. En 1687, l’Anglais Newton établit les équations de la gravitation universelle, qui sont encore utilisées aujourd’hui par les physiciens et les ingénieurs du monde entier, notamment pour calculer les trajectoires des fusées, des satellites artificiels et des sondes spatiales. En 1712, l’Anglais Newcomen invente la machine à vapeur, qui est le point de départ du développement de tous les moteurs thermiques. En 1735, le Suédois Linné invente la nomenclature binomiale des êtres vivants, utilisée universellement par les biologistes et les agronomes. En 1789, le Français Lavoisier met au point la chimie quantitative. En 1819, le Danois Oersted découvre l’électromagnétisme. En 1839, l’Allemand Schwann développe la théorie cellulaire des êtres vivants, base de la biologie et de la médecine contemporaines. En 1869, le Belge Gramme invente la dynamo, qui va permettre le développement de l’électrotechnique. En 1877, le Français Pasteur découvre le rôle pathogène des microbes. En 1895, les deux frères français Lumière inventent le cinématographe. En 1905, le juif allemand immigré en Suisse Einstein invente la théorie de la relativité, explique l’effet photoélectrique et découvre l’inertie de l’énergie. En 1912, l’Anglais Rutherford (d’origine néo-zélandaise) découvre le noyau des atomes. En 1927, le Belge Lemaître découvre l’expansion de l’Univers, base de la cosmologie contemporaine. En 1932, l’Anglais Chadwick découvre le neutron. En 1934, l’Italien Fermi réalise la fission de l’atome d’uranium, qui va permettre la maîtrise de l’énergie nucléaire. En 1946, le Français Réard invente le bikini.

Tout cela pose de nombreuses questions. Notamment celle-ci : que serait la Civilisation sans mathématique, sans astronomie, sans physique, sans chimie, sans biologie ?

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Sur la cuisine et la condition humaine

1 Septembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Cuisine, #Histoire

Sur la cuisine et la condition humaine

Qu’est-ce qui fait la différence entre le bestial et l’humain ? Qu’est-ce qui distingue l’homme de la bête ? Qu’est-ce qui est vraiment propre et spécifique à l’humanité, qui a fait sortir les hommes de l’animalité ? C’est la cuisine ! Parmi des milliers et des milliers d’espèces animales, l’humain est seul à préparer sa nourriture, à cuisiner, il est le seul animal mangeant de la nourriture cuite, parfois avec des raffinements extrêmes. Pendant longtemps j’ai professé l’idée (que l’on trouve chez Marx à l’état embryonnaire, voir son analyse des « moyens de production ») que la technique est le signe de l’humain (voir mon livre Le Signe de l’humain, L’Harmattan, Paris), et donc qu’elle est le fondement de l’humanité. Je ne récuse certes pas cette thèse : il y a ou il y eut des peuples sans science, sans religion, sans poésie, sans musique, il n’y en a pas sans technique, sans outils. Le langage, d’ailleurs, apparu longtemps après l’outil de bois et de pierre, est une création technique, mais venu bien après l’invention du feu, de la cuisson des aliments, de la cuisine. Car le philosophe doit poursuivre toujours plus loin ses analyses, et ne pas s’arrêter aux évidences : toutes les collectivités humaines disposent d’une technique (plus ou moins évoluée), c’est la condition même de leur subsistance, mais une technique pour quoi faire ? Pour acquérir, préparer, conserver, transporter et consommer des nutriments indispensables à l’existence des hommes. La technique répond aux besoins des hommes, et le premier besoin, vital, est la nutrition. La cuisine est donc la technique primordiale. Le premier outil fut le bâton servant à attraper un fruit, puis la pierre utilisée pour séparer, dans un fruit dur, l’écorce inconsommable de la pulpe nourricière…

J’ai donc étudié les origines de la cuisine et son évolution au cours du temps, dans un livre Histoire de la cuisine paru aux éditions Jourdan (Bruxelles). Un voyage bien agréable, avec « l’eau à la bouche », où l’on passe au cours du temps du repas cru des australopithèques et des primitifs aux plats ultrasophistiqués de la « Nouvelle cuisine » et des chefs étoilés. On rencontre au passage quelques-unes de mes gourmandises, la sauce béchamel, la crème Chantilly, le baba au rhum, la moussaka des Grecs, le filet américain des Belges…

Ainsi, le véritable héros n’est pas le Savant plus ou moins incompréhensible, ni le Religieux plus ou moins fanatique, ni le Guerrier plus ou moins vaillant, ni le Politicien plus ou moins véreux, ni le Poète plus ou moins inspiré, le héros véritable est le Cuisinier et le Restaurateur.

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