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Jean C. Baudet

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Daniel Arnould, le Destin, les dieux

16 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Religion, #Philologie

Le problème central de la philosophie ontologique est celui des déterminations de l’Être, et celui de la philosophie éthique et politique est celui de la liberté humaine. Car tout prescrit politique ou éthique n’a de sens que si l’homme est libre (et donc responsable de ses actes), mais la liberté de l’homme n’est pas une évidence, malgré la véhémence avec laquelle les existentialistes l’ont proclamée, obligés qu’ils furent d’ailleurs de faire sa part à la « situation » pour justifier les limitations du libre arbitre. Problème central donc de l’alternative « liberté ou déterminisme », qui agite les philosophes – et aussi les législateurs, les juristes, les religieux –, et qui est le problème du destin. Pourquoi Achille mourut-il à Troie, alors qu’Ulysse revint à Ithaque vivre entre ses parents le reste de son âge ? Pourquoi Jacques est-il souffreteux et constamment affaibli, alors que Jules connaît une robuste et presque insolente santé ?

Si la question du destin est donc décisive en philosophie, le philosophe doit s’attacher à savoir d’où vient cette idée d’un sort réservé (par qui et comment ?) à tout humain, avec toute la diversité des destinées (y compris les « grands destins » des grands personnages, voir J.C. Baudet : Les grands destins qui changèrent le monde, Jourdan, Bruxelles). Pour trouver l’origine et connaître l’évolution de l’idée de « destin », il faut remonter aux premiers textes (philologie) qui montrent que l’idée était déjà acquise chez les Grecs du temps d’Homère. Mais l’étude scientifique des peuples primitifs (ethnographie) montre l’idée présente avant l’invention de l’écriture. La croyance en une force mystérieuse qui décide du déroulement de la vie des hommes remonte donc à la Préhistoire, au temps de l’oralité.

Voilà pourquoi j’ai lu avec un vif intérêt le livre tout récent (février 2016) du philologue français Daniel Arnould : Les figures du destin dans l’épopée antique gréco-latine (L’Harmattan, Paris, 304 p.). C’est en réalité, remaniée pour la librairie, la thèse de doctorat de l’auteur, c’est-à-dire un livre composé dans la rigueur du travail universitaire, sans autre souci rhétorique que ceux de la clarté, de la précision et de la documentation.

Arnould a étudié 32 épopées et épyllions, soit 17 poèmes en grec et 15 en latin, allant du VIIIème siècle avant notre ère (l’Iliade et l’Odyssée) au VIème siècle de l’ère chrétienne. Il a minutieusement compté les occurrences des mots grecs ou latins correspondant au champ sémantique de « destin », ce qui le conduit à établir un intéressant tableau de l’évolution des idées sur le destin pendant quatorze siècles. Il n’oublie d’ailleurs pas de prendre en compte les idées des philosophes, spécialement des épicuriens et des stoïciens, si importants pendant la période hellénistique et la période romaine. Le destin est d’ailleurs le concept central du stoïcisme.

Dès l’origine de la littérature scripturale épique (qui succède à une littérature orale évidemment inconnue) en langue grecque, on voit apparaître deux termes concurrents pour désigner le « destin » : moïra (part), qui désigne la part de chance et de malchance dévolue à chacun, kèr (mort), parce que la mort est l’achèvement du destin de tous. Ces deux noms communs, faisant partie du vocabulaire usuel, vont être personnifiés et l’idée d’un Destin qui règle d’avance la vie des hommes va se développer, appelé soit Moïra soit Kèr. La personnification se marque par une initiale majuscule, mais la philologie est impuissante pour dater cette personnification, puisqu’il faut attendre le Vème siècle (avant JC) pour que les Grecs adoptent la majuscule pour indiquer les « noms propres ». Mais à la personnification va succéder la divinisation (anthropomorphe). Les Moires, présentées comme trois filles de Zeus et de Thémis, sont les trois déesses qui décident du sort des humains : Clotho, Lachésis et Atropos. Quant aux Kères, elles sont les filles de la Nyx, la Nuit. Encore la tradition est-elle assez confuse, car dans certains textes les Kères sont présentées comme les sœurs des Moires, ou sont même confondues avec elles. Une troisième figure du Destin apparaît dans certains poèmes tardifs, Ananké, dont l’origine est mal connue.

On sait à quel point les Romains vont s’imprégner de la brillante culture grecque, et qu’ils vont fondre leurs croyances religieuses dans le polythéisme hellénique. Deux entités désignent le Destin dans la poésie latine, Fatum et Fortuna, et les Moires, chez les Romains, deviennent les Parques, divinités de l’Enfer chargées de filer le fil de l’existence des hommes, et de le couper à l’instant « fatidique ».

Ainsi l’érudition nous montre, sur le cas du « destin » (mais sans doute est-ce transposable à d’autres idées mythico-religieuses), comment l’Humanité passe d’une conception commune basée sur une observation banale à l’idée d’une divinité, avec des attributs de plus en plus complexes. L’imagination poétique comme source des spéculations théologiques. On a le schéma ternaire : mot commun (moïra) >>> personnification (abstraction : Moïra) >>> théogenèse.

Il y a trois Moires et donc trois Parques. Semblablement, il y a dans la religion grecque trois Erinyes, trois Gorgones, trois Charites, neuf Muses (trois fois trois). Peut-être faut-il y voir une illustration de la théorie de l’idéologie tripartite des Indo-Européens développée par Georges Dumézil. Ou bien, plus généralement, une fascination pour la trinité et la figure du triangle, qui est la forme géométrique la plus simple : seulement trois points ! C’est dans l’observation de son expérience quotidienne que l’homme découvre de quoi inventer les dieux.

Au fait, dans la mythologie d’aujourd’hui, le Destin ne s’appelle-t-il pas « ADN » ?

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Le meilleur livre de Jean Baudet

11 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire

Le meilleur livre de Jean Baudet

En vieillissant, jour après jour, j'ai fini par atteindre l'âge des bilans et de l'autocritique, et je mesure le chemin parcouru. Pour un écrivain, même s'il est philosophe, ce chemin est semé de livres, et plus exactement de "textes édités", ce qui m'induit à la modestie. En cinquante ans de vie active, mes ouvrages publiés ne constituent qu'une rangée de bibliothèque de 86 centimètres, ce qui est bien peu à côté de la production autrement abondante de certains collègues plus travailleurs que moi. Voilà qui est objectif, vérifiable et falsifiable, et rigoureusement vrai : 86 centimètres, ni plus ni moins ! Alors, bien sûr, j'entends déjà les subtils, les pisse-froid, les cuistres et les snobs de service (au service de qui ?) me parler de "valeur littéraire", de "valeur philosophique", et même de "valeur morale". Mais quelle est la valeur des livres de Martin Heidegger (plus que 86 centimètres), nazi abscons et même abstrus ?

Quel est, dans cette quarantaine d'ouvrages, mon meilleur livre (mon "moins mauvais", diront mes nombreux détracteurs) ? Le plus gros (3 centimètres, 601 pages) : Curieuses histoires de la pensée ? L'épaisseur d'un volume est un critère objectif, mais peut-être pas le plus adéquat. Un meilleur critère est le chiffre des ventes, et mon best seller est mon Nouvel Abrégé d'histoire des mathématiques, publié en 2002, ayant fait l'objet de plusieurs retirages, et qui vient de faire l'objet d'une réédition entièrement refondue, sous le titre Histoire des mathématiques.

Mais abandonnons l'objectivité, et faisons notre autocritique ! Mon meilleur livre n'est pas le plus divertissant. Je n'écris pas pour amuser les foules, il y a Amélie Nothomb et Frédéric Beigbeder pour ça, et d'ailleurs je n'ai publié qu'un seul roman, fort mince. Mon meilleur livre n'est pas le plus enchanteur. Je n'écris pas pour éblouir les adulateurs de Rimbaud ou de Jean-Pierre Verheggen, et d'ailleurs je n'ai publié que deux recueils de poèmes (plus, il est vrai, quelques textes dans des revues peu lues). Mon meilleur livre n'est pas le plus intéressant. Je n'écris pas pour instruire le vulgum pecus.

Mon meilleur livre devrait être, ce me semble, celui où j'explicite le plus clairement et le plus distinctement (sans les fioritures snobinardes de l'érudition et de la logomachie, ou l'imposture de "l'indicible") les résultats originaux de mon travail philosophique, qui ne sont d'ailleurs qu'hypothèses que je propose à ceux qui veulent penser. Il me semble que trois titres se détachent de l'ensemble. Les Curieuses histoires déjà citées, où je développe une théorie de l'origine du fait religieux ; Le Signe de l'humain, où je propose une analyse philosophique de la technique ; et Les grands destins qui ont changé le monde.

Finalement, je pense que ce dernier ouvrage sur les "grands destins" est le meilleur de ma production. J'y développe, en une trentaine de biographies de "grands hommes", ma conception matérialiste (mais pas vraiment marxiste) de l'Histoire, en montrant que les scientifiques, les ingénieurs et les industriels ont de manière plus radicale bouleversé la "condition humaine" que les grands généraux, les politiciens, les chanteurs de charme et les acteurs de cinéma. Je le proclame : Bill Gates a plus profondément changé la manière de vivre de milliards de gens que Charles de Gaulle ou que Brigitte Bardot. Ou que la plupart des écrivains, fussent-ils philosophes.

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Une chronologie des sciences

6 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science, #Epistémologie

Mon dernier livre vient de paraître ! Aux éditions La Boîte à Pandore (Paris), sous le titre Les plus grandes dates de la science, en 317 pages sobrement illustrées. Après avoir publié de nombreux ouvrages critiques et détaillés consacrés à l'histoire de la pensée scientifique, qui constituent une base nécessaire à la recherche épistémologique (quelle est la "valeur" de la science ?), il me fallait mettre à la disposition du grand public une synthèse commode et de lecture aisée de ces travaux. C'est-à-dire résumer et expliquer en 317 pages l'apparition, le développement (d'abord très lent puis de plus en plus rapide) et l'épanouissement de la mathématique, de l'astronomie, de la physique, de la chimie et de la biologie. Laissant de côté les innombrables détails de l'histoire de ce progrès fascinant de la pensée, j'ai voulu identifier les "grands moments" de la constitution de la méthode scientifique et de ses principaux acquis. Il est fascinant de voir comment la communauté scientifique (une fraction bien faible de l'Humanité) est passée, concernant les êtres vivants, du fixisme des naturalistes (Linné) à l'évolutionnisme de Lamarck et de Darwin, et comment l'évolution biologique fut vérifiée par la découverte de la structure moléculaire de l'ADN (Watson). Il est époustouflant de voir comment l'on est passé d'une vision du monde géocentrique (Ptolémée) à l'héliocentrisme de Copernic, à l'Univers fixe dans le temps et l'espace de Newton, à l'Univers en expansion d'Einstein, Hubble et Lemaître. Il est bouleversant de suivre le passage, concernant la constitution de la matière, de la théorie des quatre éléments (théorie archaïque et naïve) à la chromodynamique quantique des particules élémentaires, dûment vérifiée par les expériences des physiciens "des hautes énergies", et notamment par la découverte du boson de Higgs en 2012.

Peut-être l'homme cultivé et ouvert du XXIème siècle en conviendra-t-il : il faut connaître Voltaire et Confucius, Le Pen et Mélenchon, Simone de Beauvoir et Brigitte Bardot, mais il faut aussi connaître - si l'on se veut ouvert et cultivé - les grandes dates de l'histoire de la science !

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Jean Baudet resume l'histoire de la science

21 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science

Mon dernier livre vient de paraître : Les plus grandes dates de la science (La Boîte à Pandore, Paris, 317 pages). C'est le résultat de 48 ans de recherches et de réflexions, puisque c'est en 1968 que je commence à enseigner l'histoire des sciences (au Burundi), et que je rédige mes premières fiches, tout en enseignant également la philosophie. En 1978 je fonde la revue Technologia, dédiée à l'histoire de la science et de la technologie, et en 2002 j'entame la publication d'une "Histoire générale de la science" qui, en 9 volumes et plus de 3.000 pages, sera achevée en 2009. Depuis 2009, j'ai encore publié des ouvrages plus pointus, notamment sur les femmes dans la recherche scientifique, sur les erreurs de la science, sur les rapports entre science et industrie, et bien sûr, j'ai utilisé les résultats de mes recherches pour développer une épistémologie.

Mon dernier ouvrage est donc un travail de synthèse, qui cherche à mettre en évidence les étapes décisives du développement de la pensée scientifique, depuis les premières réflexions de Thalès de Milet (vers 600 avant notre ère) sur la nature des choses (natura rerum) jusqu'à la découverte du boson de Higgs (en 2012). Le livre se lit comme un récit d'aventures (les aventures de l'esprit humain), ou se consulte comme un ouvrage de référence, permettant de situer dans le temps les grandes théories et les découvertes majeures. Il s'adresse donc à la fois au "grand public" et aux spécialistes de l'histoire des idées : philosophes, psychologues, sociologues, historiens, économistes, journalistes. Quant aux scientifiques (physiciens, chimistes, biologistes...), ils y découvriront avec intérêt les grands moments de l'histoire de leur discipline.

Il me semble que ce livre pose une question délicate aux éducateurs, aux pédagogues et aux réformateurs sociaux, celle de la "culture générale". Pour former, en 2016, des "hommes cultivés", des "électeurs autonomes et responsables", des "citoyens du monde", faut-il initier la jeunesse à l'histoire des batailles, des invasions et des superstitions, à l'histoire des peintres et des sculpteurs, à l'histoire du théâtre, des romans et des poèmes, ou faut-il l'initier à l'histoire de la science ? Faut-il connaître les oeuvres de Jules César, de Louis XIII et de Louis XIV, de Winston Churchill, ou les accomplissements d'Aristote, de Copernic, de Newton, de Darwin, d'Einstein ? Faut-il enchanter, avec Baudelaire et Rimbaud, ou faut-il entraîner à la rigueur, avec Lavoisier et Bourbaki ?

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Sur l'histoire des sciences

29 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science

Sur l'histoire des sciences

J'ai publié, de 2002 à 2009, une "Histoire de la science" en neuf volumes (3.100 pages), chez Vuibert à Paris. Certains volumes étant épuisés, l'éditeur m'a demandé une nouvelle version pour une réédition. Une "Histoire des mathématiques" et une "Histoire de la physique" sont déjà disponibles en librairie. Le texte a été entièrement refondu, en vue notamment de faire clairement les rapprochements nécessaires entre l'histoire des sciences (et plus généralement des systèmes de pensée) et l'épistémologie. Je pense en effet que c'est en étudiant les étapes successives de la construction de la science que l'on peut, sur une base solide, élaborer une théorie de la connaissance. Mon travail est ainsi plus philosophique que simplement historien.

Mais je commence à sentir les effets néfastes du vieillissement, et je ne suis pas sûr que j'achèverai cette oeuvre, qui implique des recherches parfois fastidieuses et des réflexions exténuantes. Mais il faut se résigner. Toute oeuvre de l'esprit humain est forcément inachevée.

Précisons quand même que d'autres de mes ouvrages (philosophie, histoire des systèmes de pensée) sont encore disponibles chez les bons libraires (éditions L'Harmattan, Jourdan, La Boîte à Pandore).

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Les sept merveilles du monde

22 Décembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science

Les sept merveilles du monde

Les sept merveilles du monde, je veux dire les sept constructions de l'esprit humain les plus formidables, les plus remarquables, les plus admirables, les sept productions intellectuelles les plus profondes, les plus complexes, les plus surprenantes, les plus abouties, celles aussi qui eurent le plus grand effet sur l'évolution de l'Humanité en elles-mêmes et par leurs conséquences, les sept plus belles et plus nobles réalisations de l'Homme, de la pensée de l'Homme (le logos des Grecs, la ratio des Romains, la noèse de Husserl) sont, dans l'ordre de leur apparition dans l'Histoire : l'Odyssée d'Homère, la Logique d'Aristote, le Discours de la méthode de René Descartes, la Théorie de la relativité d'Albert Einstein, la Mécanique quantique de Niels Bohr et d'Erwin Schrödinger, la Génétique moléculaire de James Watson et le système d'exploitation Windows de Bill Gates.

Oh, certes, on pouvait faire d'autres propositions ! Et j'admire sans réserves la Neuvième symphonie de Beethoven, le Sacre du printemps de Stravinski, le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, ou les romans de Georges Simenon et ceux d'Amélie Nothomb, ou l'extraordinaire unification des mathématiques due à Cantor, à Russell et à Bourbaki. Et j'admire encore la cathédrale Notre-Dame de Paris ou l'Atomium de Bruxelles. Mais les aventures d'Ulysse, les équations d'Einstein et celles de Schrödinger m'emportent vers les sommets de l'intelligence des hommes. Et j'ai aussi une pensée émue pour les inventeurs du foie gras, du saumon fumé, de la saucisse, du steak tartare, du filet américain, de la sauce béchamel, de la crème Chantilly, du baba au rhum, des carbonnades à la Flamande et de la sauce lapin à la Liégeoise.

Mais pour terminer ma chronique de ce jour par un trait de satire, je dirai que tous ces glorieux inventeurs, ces héros de la pensée dans les bibliothèques, dans les laboratoires et dans les cuisines, furent grands, mais furent très peu nombreux. L'imagination créatrice et la raison innovante sont bien rares chez les humains, et si l'on en admire quelques-uns, il y a aussi les imbéciles, les sots, les ignorants, les fanatiques, les illuminés, et bien pire...

Pour info :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Histoire, epistemologie, ethique

20 Décembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Ethique, #Histoire

Dans mon livre "Curieuses histoires de la Pensée" (Jourdan, Bruxelles, 601 pages), j'ai étudié l'origine des religions et de la philosophie. A la suite de mes travaux précédents d'épistémologie et d'histoire de la science et de la technique, cela m'a conduit à proposer une théorie de la connaissance, l'éditologie, considérant le savoir comme "édité", c'est-à-dire que l'élaboration de propositions sur le réel est d'ordre social (sémiologique, linguistique...) autant que de nature psychique. Quiconque pense, pense forcément avec les mots de sa tribu, et toute pensée est une réaction émotionnelle à l'hostilité de l'environnement, tant l'environnement "naturel" que la pression sociale. Ainsi le déclenchement de la pensée, chez les hominiens bien avant l'invention du langage, est-il la Peur, à l'origine de l'élaboration noétique de l'idée de Sacré. Ensuite, avec le langage viendront les mythes, puis avec la complexification de l'organisation sociale apparaîtront les religions et la violence (qui est l'essence même du Sacré). Avec l'invention de l'alphabet (voir la grammatologie de Derrida), un petit sous-ensemble de l'Humanité entreprend la critique des traditions religieuses et de l'idée même de Sacré : c'est l'invention de la philosophie, que l'érudition attribue aux Grecs de Milet Thalès et Anaximandre.

Disposant maintenant d'une épistémologie, je suis conduit à adopter une ontologie matérialiste (mais fortement nuancée de scepticisme). Le matérialisme récusant toute idée de "valeur", il me reste la tâche - peut-être impossible - de tenter de construire une éthique, c'est-à-dire des propositions pour "vivre ensemble", qui ne seraient pas les commandements d'un dieu caché. Car certes pour le matérialiste la vie humaine n'a guère plus d'importance que la vie des baleines bleues ou que celle des morpions, mais tout de même chaque homme (et il y en a 7,5 milliards !) a une espérance de vie de plusieurs décennies. Autant les passer dans la joie de vivre, dans le bonheur de la rencontre humaine rebaptisée convivialité. L'homme est une passion inutile. Mais c'est parfois une passion bien agréable.

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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L'histoire des ingenieurs belges

19 Novembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Technologie, #Belgique

L'histoire des ingenieurs belges

L'historiographie de la Belgique est très riche, et comporte de nombreux ouvrages sur les peintres belges, sur les princes et les princesses de Belgique, sur les politiciens belges, sur les écrivains belges, sur les chanteurs belges, sur les pédophiles belges, sur les dessinateurs belges de bandes dessinées, etc. Cependant, un peu de réflexion mène à comprendre que les Belges ne doivent pas leur existence aux peintres, aux princes, aux politiciens, aux écrivains ! Certes, Magritte, Léopold II, Paul-Henri Spaak, Verhaeren ont accompli, chacun dans leur domaine, des oeuvres gigantesques et admirables, mais la vie même des Belges dépend davantage des constructions matérielles (les routes, les ponts, des machines agricoles, des chemins de fer...) et de l'industrie, c'est-à-dire de la Technique, que des toiles de Rubens et de Matisse, ou des oeuvres d'Eugène Ysaye ou de Joseph Jongen ! Les ingénieurs ont "construit" la Belgique, donnant à son peuple eau potable, nourriture (ingénieurs agronomes) et infrastructures, les autres lui ont apporté des ornements (toiles peintes, récits captivants, discours politiciens...). Sartre le disait déjà : chez l'homme, l'existence précède l'essence. Avant de s'évader dans la littérature ou dans la musique, ou de s'adonner aux somptueux plaisirs de la recherche philosophique, l'homme (même le Belge) doit boire et manger. Le Belge a plus besoin de bière et de frites que de poésie, et l'on n'a ni frites ni bière sans ingénieurs... Le moteur de l'Histoire n'est pas la Culture, mais la Technique, les "moyens de production", et donc les ingénieurs. Marx le savait déjà.

J'ai donc consacré une partie de mes travaux d'épistémologie et d'histoire de la science à l'étude de l'évolution de la Technique et, très concrètement, j'ai publié trois livres sur les ingénieurs belges : Les ingénieurs belges (APPS, Bruxelles, 1986, épuisé), Histoire des sciences et de l'industrie en Belgique (Jourdan, Bruxelles), Les plus grands ingénieurs belges (La Boîte à Pandore, Paris).

Ces trois ouvrages constituent une contribution "matérialiste" à l'historiographie de la Belgique. Ils posent quelques graves questions, notamment celle-ci. La Belgique aura-t-elle suffisamment d'ingénieurs pour concevoir, réaliser et utiliser les moyens technologiques qui seront nécessaires pour affronter les défis de notre temps : énergies renouvelables, limitation des émissions de gaz à effet de serre, épuisement des ressources en métaux nécessaires pour les télécommunications, dispositifs de sécurité contre le terrorisme, le banditisme et la cybercriminalité, techniques de recyclage, médicaments adaptés aux nouvelles pathologies, méthodes de dépollution.

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Les productions culturelles

11 Novembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Histoire

Les productions culturelles

Les productions culturelles (intellectuelles) de l'Humanité, c'est-à-dire les produits de la Pensée, sont variées et leur analyse nécessite de les replacer dans le temps de l'Histoire, car elles ne sont pas apparues en même temps. L'étude de la préhistoire, de l'ethnographie et de la psychologie cognitive montre à l'évidence que le simple est antérieur au complexe : la doctrine "philosophique" des 4 éléments d'Empédocle est venue avant (vers 440 a.c.) le tableau "scientifique" des 64 éléments de Mendéléev (1869) !

On peut envisager la chronologie suivante, au cours du lent processus d'hominisation, puis au cours de l'évolution du genre Homo. Il y eut d'abord la Technique (invention de l'outil) et la Magie (qui ne sont pas distinctes au début), puis l'invention de la Musique et de la Danse, du Langage, des Mythes, de la Poésie. Il paraît difficile de nier qu'il a fallu disposer du langage avant de produire de la poésie.

Puis apparaît la Littérature, dont la Poésie est le composant principal (il est bien connu que, chez les peuples ayant accédé à l'expression littéraire, la versification a précédé la prose), puis apparaît l'Organisation politique, puis viennent les Religions (développement de certains mythes), puis le Calcul (sous la forme rudimentaire de la comptabilité), puis la Philosophie, puis la Logique, puis la Science, puis la Technologie, puis la Prise de conscience de la finitude de l'Homme (Martin Heidegger).

Ces productions, où l'on trouve de l'admirable et du sublime, vont se dissoudre dans les idéologies terroristes et disparaître : Thanatos est plus fort qu'Eros, et la haine et la destruction sont accessibles par tous les hommes, alors que la recherche et la construction ne sont le fait que d'individus trop rares. La Civilisation (Technique + Poésie + Philosophie + Science) est mortelle.

Beaucoup des inventeurs de ces productions sont inconnus, mais l'on sait que la philosophie fut inventée par Thalès, la logique par Aristote, la science par Copernic, Kepler et Galilée.

Une vidéo de l'auteur à la librairie Filigranes, à Bruxelles :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Isabelle Fable et les entreprises

5 Novembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Technologie

Isabelle Fable et les entreprises

L'Association royale des Ecrivains et des Artistes de Wallonie (AREAW) organise, tous les premiers mercredis du mois, à l'Espace Wallonie à Bruxelles, une séance publique où l'on présente deux ou trois livres récemment parus. Ladite association est présidée par l'enthousiaste et infatigable Joseph Bodson.

C'est ainsi qu'hier soir l'AREAW présenta à un auditoire d'habitués mon dernier livre Les plus grandes entreprises (éditions La Boîte à Pandore). Je passai trois bons quarts d'heure à être interrogé par Isabelle Fable, poète, romancière, critique littéraire et secrétaire de l'AREAW. Lors de notre dialogue nous eûmes l'occasion, Isabelle et moi, d'aborder quelques questions qui me semblent importantes aujourd'hui, comme par exemple la distinction à faire entre la Technique (qui est de toujours, remontant aux origines mêmes de l'Humanité) et la Technologie (qui apparaît seulement à la fin du XVIIIème siècle, avec la Révolution industrielle en Grande-Bretagne).

Lors du débat qui a suivi mon interview, le philosophe Jacques Sojcher a rappelé la complexité du rapport entre les soucis éthiques et certaines conséquences de l'activité industrielle et du progrès technologique. Le poète Olivier Péhéo a d'autre part rappelé, fort judicieusement, qu'au début du XIXème siècle (quand donc commence le processus d'industrialisation), une importante partie de la population d'Europe souffrait d'une misère noire, et qu'il faut donc relativiser la vision devenue dominante (un certain Karl Marx...) d'une industrialisation conduisant à la paupérisation de la classe ouvrière.

Mon livre établit l'historique des 50 plus grandes entreprises industrielles du monde, montrant en particulier les rapports décisifs entre progrès scientifique, développement technologique et esprit d'entreprise. Ce n'est ni l'hagiographie des ingénieurs Siemens, Ford, Boeing et autres, ni l'apologie du capitalisme, mais c'est une réflexion sur la condition humaine. L'homme ne peut pas se passer d'industrie et donc d'entreprises, et cela d'autant plus qu'il y a croissance démographique. Car l'homme a besoin d'Art, de Musique et de Littérature, mais il a aussi besoin de son "pain quotidien", c'est-à-dire d'entreprises agro-alimentaires, d'entreprises de construction mécanique et d'entreprises de transport et de distribution. Ne serait-ce que pour procurer de simples houes aux paysans, il faut des entreprises sidérurgiques ! Et pour amener les aliments dans les villes, il faut des camions, des chemins de fer, des bateaux, des avions, c'est-à-dire encore des entreprises !

Une vidéo de l'auteur à la librairie Filigranes, à Bruxelles :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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