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Jean C. Baudet

Articles avec #kantisme tag

Renouvier, Kant et moi

12 Juillet 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Kantisme

Hier après-midi à la Bibliothèque Royale, à Bruxelles, au Mont des Arts, près de la Gare Centrale. Je prends connaissance des deux ouvrages posthumes du polytechnicien et philosophe français Charles Renouvier (1815-1903) : Critique de la doctrine de Kant (Félix Alcan, 1906) et Les principes de la nature (Armand Colin, 1912). C’était l’époque glorieuse où la petite fraction intelligente de l’Humanité inventait la psychanalyse (Freud), la sociologie « scientifique » (Durkheim), l’étude comparée des mythes (Frazer), la phénoménologie (Husserl), la psychologie expérimentale (Pavlov), la logique mathématique (Russell), la théorie des quanta (Planck), la théorie de la relativité (Einstein), la théorie chromosomique de l’hérédité (Sutton), et découvrait l’électron (Thomson), les rayons X (Röntgen), les rayons alpha, bêta et gamma (Rutherford)…

J’ai tenté de prendre quelques notes, mais je n’arrive plus à écrire lisiblement, ma main tremble et je ne peux dessiner que des lettres mal formées et minuscules. Voilà venus les prodromes de la dégénérescence neurologique ! Je ne peux presque plus écrire. Puis-je encore penser ? L’atteinte de mon système nerveux par le vieillissement annonce-t-elle la perte prochaine de ma faculté de conceptualiser ? Certes, je parviens encore à dactylographier. Mais pendant combien de temps ?

Renouvier, dans sa critique de l’œuvre de Kant, pose d’intéressantes questions, qu’à vrai dire Kant aurait dû se poser lui-même. Il a été pertinent (c’est de Kant qu’il s’agit) en tentant d’élaborer une analyse approfondie (et même « transcendantale » !) de la raison, c’est-à-dire de l’esprit humain. Si l’on veut résoudre le problème de la connaissance, il faut d’abord connaître les caractéristiques et performances de l’instrumentum qui permet à l’homme de savoir. Mais comment est-il possible que Kant, pourtant si subtil et pénétrant (et si lucide sur les limites de ses prédécesseurs), ait cru que la raison seule puisse découvrir les possibilités cognitives de la raison ? Comment n’a-t-il pas vu le cercle vicieux du projet de critiquer la raison par l’usage seul de la raison ? Certes, Kant dans son esthétique transcendantale met en évidence le rôle décisif de la sensibilité (die Sinnlichkeit) dans le processus qui mène la conscience de l’ignorance au savoir, mais il ne va pas assez loin dans son analyse, obnubilé qu’il est par la tradition universitaire de l’idéalisme. Car Kant (comme le mainstream de la philosophie depuis Platon) est encore englué, pour étudier les facultés mentales et la conscience, dans le schéma archaïque « corps et âme », hérité des religions. Il n’a pas vu que la raison seule (aussi « pure » soit-elle, et même du fait même de cette pureté) ne peut atteindre ce qui lui est extérieur (phénoménal aussi bien que nouménal) que par le truchement d’une entité de liaison entre la sensibilité et son extérieur. Pour nous, cette entité est la Technique, qui conduit à la possibilité de vérifier (ou de falsifier) les constructions thétiques de la raison. Successeur de Kant, Hegel développera un nouvel idéalisme, voyant dans l’Histoire l’aventure de l’Esprit. On sait que Marx rectifiera l’hégélianisme, en faisant des « moyens de production » le moteur de l’Histoire. C’est-à-dire la Technique des outils, des machines et des systèmes. Kant était contemporain de la machine à vapeur et des débuts du romantisme. Il a choisi le romantisme…

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Pascal Gaudet et Emmanuel Kant

22 Octobre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Kantisme

Pascal Gaudet est docteur de l'Université de Paris-XII, et il s'est spécialisé dans l'étude de la doctrine de Kant. Il a déjà consacré six livres aux théories de l'inventeur du criticisme, et il vient de publier un septième ouvrage, toujours chez le même éditeur (L'Harmattan, à Paris), intitulé Kant et la fondation de l'architectonique de l'existence. Passionnant ! Remarquable déjà par sa connaissance très fine du kantisme ! Plus remarquable encore par la documentation rassemblée : Gaudet n'a pas manqué de lire Husserl, Heidegger, Ricoeur, Richir, Levinas... On notera cependant l'absence de Fichte et de Hegel, et peut-être ces absences sont-elles significatives. Mais il est vrai que l'on ne peut pas, dans un ouvrage d'une centaine de pages, tenir compte de tous les auteurs qui ont commenté l'oeuvre d'Emmanuel Kant.

On sait qu'il s'agissait, pour Kant, d'interroger la raison par la raison, de comprendre la structure (ou "architectonique") de celle-ci, ce qui conduit à rechercher les limites de la connaissance humaine. Gaudet - comme déjà Husserl et les autres phénoménologues - tente d'aller plus loin, et il examine la relation entre le sujet et l'objet en tenant celui-là (pourquoi d'ailleurs le moi plutôt que le non-moi ?) comme "origine spontanée de l'institution de penser" (page 41). D'où, pour Gaudet, une conclusion programmatique : il faut développer la philosophie comme "fondation de l'existence de l'homme" (p. 41). C'est vrai que le surgissement de ce que Heidegger appellera l'être-pour-la-mort est le problème central de la philosophie, et l'on comprend que Heidegger (et Gaudet après lui) insiste sur le fait que la pensée (comme l'existence) se maintient dans la durée, d'où la question du temps, puis celle de la liberté (et de l'action), enfin celle de l'éthique : s'il s'agit de persévérer dans l'être, selon quelles modalités ? Comment être un homme, être "humain" ?

Je le répète, le livre est passionnant, et les kantiens comme les post-kantiens seront heureux de trouver de nouvelles phrases pour commenter de nouvelle manière les idées somptueuses et presque abyssales de leur Maître-à-Penser. Pour ma part, qui ne suis kantien que méthodologiquement, je vois (mais à chacun sa lecture !), béante, la faille du kantisme et de tous les idéalismes (en somme, Kant c'est Platon qui aurait lu Descartes et Hume) : ne pas parvenir à se départir de la tradition de l'invisible, de l'idéal, du sacré, du numineux (d'où nouménal), bref en rester à la conception archaïque d'un autre monde qui détermine ce monde-ci. Vouloir trouver l'institution du penser dans le sujet, dans le moi, c'est très exactement (mais avec une phraséologie moderne), vouloir réutiliser l'idée d'âme, de souffle, d'esprit invisible qui "anime" (anima) les corps et permet de penser. C'est un idéalisme, malgré l'acceptation de l'empirisme épistémologique par Kant, qui ne peut tout de même pas nier que tout ce qui se trouve dans l'entendement (der Verstand) y est arrivé par les sens (die Sinnlichkeit).

Toujours est-il que le livre de Gaudet est éclairant et utile. Il pose de bonnes questions. Qu'est-ce que l'homme, demande-t-il, sinon "une existence en quête de soi-même" ? Et alors, "l'homme peut-il accéder à une vérité dans la pensée de soi et de l'Être ?" (p. 88). Une des dernières phrases du livre interroge encore : quel est le sens du sujet transcendantal, à la fois rationnel et sensible, spirituel et corporel, c'est-à-dire le sens de l'homme "comme être sensible raisonnable habitant du monde" (p. 94). Tout le mystère est là. Que signifie "du monde" ? L'homme est-il du monde parce qu'il y a été jeté, par je ne sais qui, venant de je ne sais où ? Ou est-il du monde parce qu'il en fait partie, comme les oiseaux, le ciel bleu et les nuages ?

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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