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Jean C. Baudet

Articles avec #metaphysique tag

La philosophie et l'histoire

4 Novembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Métaphysique

La philosophie trouve ses sources, mais aussi ses limites, dans le Monde et dans l’Histoire. C’est en effet avec le questionnement des réalités mondaines par Thalès et les physiciens de Milet que commence l’enquête philosophique se débarrassant des traditions magico-religieuses de la pensée archaïque, et c’est avec l’étude de l’historiographie par Hegel et les hégéliens (dont Feuerbach, Engels et Marx) que débute la philosophie vraiment moderne. On peut voir dans le titre énigmatique de l’ouvrage fameux de Heidegger, Sein und Zeit, une indication des deux sources de la philosophie.

Mais l’immense complexité du Monde et de l’Histoire conduit le travailleur intellectuel à s’arrêter au seuil du philosophique, restant comme enlisé dans l’étude du physique (les sciences « expérimentales ») ou dans celle de l’historique (les sciences « humaines »). L’observation des choses (astronomie, sociologie, politique…), fascinantes et inépuisables, détourne ainsi de leur compréhension, et les astronomes, les biologistes, les sociologues, les observateurs politiques et tous les spécialistes d’un domaine plus ou moins étendu de l’Être, produisent d’innombrables textes qui ne sont que des prolégomènes à toute recherche se voulant philosophique, c’est-à-dire compréhensive et « absolue ». Il s’agit donc de construire, au-delà de la physique, une « méta-physique », et au-delà de l’historique, une « méta-historique » !

Mais comment atteindre ce « méta », et d’ailleurs existe-il ?

Le seul chemin possible pour atteindre ce méta – qui serait le cœur de l’Être – est le retour sur le « moi », c’est-à-dire le retour au concret, au vécu même du philosophe, à ses plaisirs et à ses souffrances, et (retombant dans les pièges de l’érudition !), l’on évoque ici les figures grandioses et pathétiques de Protagoras, de Socrate, de Descartes, de Fichte, de Kierkegaard, de Stirner, de Nietzsche, de Husserl…

Plutôt que de rester au stade propédeutique de la contemplation des galaxies ou de la formation et de la chute des empires – contemplation qui se fera, c’est selon, sur le mode scientifique, ou de manière littéraire ou journalistique –, le philosophe examinera l’Être par le seul truchement dont il dispose, qui est l’être de son moi, et il découvrira que la source profonde et mystérieuse de ses interrogations n’est rien d’autre que la douleur : « je souffre, donc j’existe ». L’important n’est pas dans le réchauffement de l’atmosphère, dans la disparition des espèces vivantes, dans le choix entre Donald et Hillary, dans les mouvements migratoires, dans la dictature du prolétariat, dans le face-à-face de la Wallonie communiste et du Canada libéral, mais dans les souffrances du moi, c’est-à-dire de chacune des sept milliards et quelques personnes formant l’Humanité et qui souffrent ou souffriront. Tout le reste n’est que science ou littérature, c’est-à-dire divertissement et espérance.

 

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Joel Balazut, Martin Heidegger et la metaphysique

22 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Métaphysique

La doctrine de Martin Heidegger continue d’interroger la sagacité des philosophes et est encore le prétexte de nombreux commentaires. En particulier en France, il existe toute une littérature heideggérienne qui tente de prolonger l’œuvre de Jean-Paul Sartre qui, comme on sait, popularisa dans l’intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés les idées du philosophe allemand. Je citerai notamment le bel ouvrage de Dominique Janicaud, Heidegger en France (2001). Je signalerai en passant qu’en 1942 (donc avant la parution de L’Être et le néant), le philosophe belge Alphonse De Waelhens avait publié un livre de 379 pages intitulé La philosophie de Martin Heidegger.

Un des meilleurs spécialistes du philosophe de Fribourg est Joël Balazut, qui fut chargé de cours à l’Université de Toulouse II, et qui a déjà publié trois ouvrages sur l’inventeur de l’analytique existentiale, L’impensé de la philosophie heideggérienne (2007), Heidegger (2008), et Heidegger. Une philosophie de la présence (2013). J’ai fait paraître un compte rendu critique du deuxième livre dans la livraison de juillet 2008 de la Revue Générale. Et voici que Balazut vient de publier un quatrième livre, Heidegger et le problème de la métaphysique, chez L’Harmattan, à Paris (116 pages).

C’est une étude de l’évolution des positions métaphysiques de Heidegger, qui a « pensé » de 1915 (quand il soutient sa thèse d’habilitation à l’Université de Fribourg) jusqu’à sa mort, en 1976, c’est-à-dire pendant une soixantaine d’années durant lesquelles ses positions ont évolué. Balazut s’est surtout basé sur deux textes, la conférence de Heidegger à Fribourg, en 1929 : Was ist Metaphysik ?, et son cours de 1935 : Einfürhung in die Metaphysik.

Pour Heidegger, nous rappelle d’emblée Balazut, « la métaphysique compose la nature de l’homme », et en somme on peut dire que le Dasein est métaphysique. Mais pour le philosophe allemand, la métaphysique à prendre en compte est celle des présocratiques et non celle de Platon, d’Aristote et de leurs successeurs. C’est le fameux « oubli de l’Être » que Heidegger reprochait à la tradition philosophique classique, y compris l’œuvre de son maître Edmond Husserl. L’Être véritable serait donc la phusis de Thalès, d’Anaximandre, de Pythagore, d’Héraclite, et aussi des poètes tragiques grecs, des VIème et Vème siècles, ou plutôt serait la source (mystérieuse) de cette « physique », c’est-à-dire de la nature, du monde tel que le percevaient les philosophes et les poètes de la Grèce. La métaphysique est donc le fondement de la physique, contrairement à ce que suggère l’étymologie. On sait en effet que c’est à Andronicos de Rhodes que l’on doit le terme « métaphysique », qui, au premier siècle avant notre ère, classait les ouvrages de « philosophie première » d’Aristote après (méta) ceux de physique.

Dès la page 11 de sa belle étude, Balazut nous fournit une interprétation de la conception heideggérienne de l’Être : « Ce concept de phusis – en lequel Heidegger découvre donc le sens originel de l’être et qui porte et domine totalement la poésie-pensée grecque la plus ancienne – désigne cette éclosion permanente à laquelle l’homme est ouvert, par laquelle l’étant en totalité se déploie depuis toujours à partir et en direction d’un fond chaotique informe et béant, de sorte que l’ensemble de ce qui est n’a pas d’autre sens qu’être (sans raison) ». Si je peux me risquer à une formulation plus concise, je dirai que l’Être selon Heidegger est le commencement et la fin de l’étant, est ce qui fait passer (mystérieusement) le néant à l’être de la nature et de l’histoire (la phusis). Le maître de Fribourg a élevé au niveau du concept le Chaos d’Hésiode, conception encore religieuse de l’origine des choses. Et ce que Heidegger appellera l’oubli de l’Être commence avec l’idéalisme de Platon qui croit découvrir un « arrière-monde » en inventant son monde des Idées derrière et au-dessus de la phusis, conception qui sera reprise d’une manière ou d’une autre par la majorité des philosophes distinguant un monde matériel et un monde spirituel (ouvrant la porte au retour du religieux).

Balazut aborde aussi la question de la technique chez Heidegger, qui s’est exprimé plusieurs fois au cours de sa longue vie de méditation, de manière plutôt obscure et même contradictoire, sur le sens de la technique. On sait que la pensée heideggérienne a alimenté – ce qui fut peut-être un contresens – la réflexion technophobe de plusieurs intellectuels au cours du XXème siècle, comme par exemple Jacques Ellul ou Jürgen Habermas, non sans établir des liens fantasmatiques entre la critique marxiste du capitalisme et la détestation romantique du progrès technique et industriel. Car comment interpréter la position, pour le moins ambiguë, de Heidegger, quand il voit dans la technique devenue technologie « l’achèvement de la métaphysique » ? Achever la métaphysique, n’est-ce pas amener à son terme l’étude de l’Être, n’est-ce pas voir que c’est la technologie qui a permis à l’esprit humain, aux XIXème et XXème siècles, de développer la physique (la connaissance de la phusis) d’une manière inouïe, proprement impensable au temps de la poésie-pensée des présocratiques ? Je dépasse peut-être la pensée de Heidegger et l’analyse de Balazut, mais il me semble que si la phusis est la concrétisation de l’Être, c’est par la technologie que l’homme d’aujourd’hui a accès aux structures de la nature, et donc aux déterminations de l’Être. Peut-être qu’au lieu d’être une nouvelle mystique, la doctrine heideggérienne fut un nouveau scientisme. Après le crépuscule des métaphysiciens, voici venu le matin des physiciens. Ceci explique peut-être un certain désarroi que l’on constate chez bien des philosophes de notre temps. Entre le Chaos et le Big Bang, il faut choisir…

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Elements de metaphysique

4 Novembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Métaphysique

La métaphysique est l'étude de l'Être en tant qu'être (Aristote : to On è on). Elle est le fondement de la philosophie, et donc de toute science. Depuis 600 avant notre ère jusqu'à nos jours, depuis la parole inaugurale de Thalès de Milet, elle a été développée par quelques dizaines de métaphysiciens. D'après une tradition qui est peut-être légendaire, son nom lui aurait été donné par Andronicos de Rhodes, il y a plus de deux mille ans : méta ta physica.

Les plus anciens exposés de métaphysique (généralement versifiés) étaient intitulés "Péri physéôs". L'Être a reçu, au cours du temps, au gré des divers auteurs, des noms variés, tous synonymes : Nature (Physis), Dieu (Spinoza : deus sive natura), Cosmos, Monde, Univers, Un (Plotin), Tout, Totalité, Réel, Vrai. Pour ma part, j'utilise volontiers le terme "Ce qui existe vraiment". Cette dénomination peut sembler tautologique, l'Être étant déterminé par l'existence, mais elle possède l'avantage de cerner le concept d'être ou d'existence par les sensations du vécu (de l'existence au sens de l'existentialisme), et dès lors d'être accessible même aux non-philosophes. Quiconque peut facilement former l'idée de "tout ce qui existe", même si l'approfondissement du sens de cette expression conduit à des abîmes de difficultés !

La principale difficulté de la métaphysique est de nature épistémologique : d'où vient que l'homme admet l'existence de certains objets (cet arbre fait partie de l'Être) et refuse l'existence à certains autres objets (les cercles carrés n'existent pas, ne font pas partie de l'Être) ? La question, qui ne peut s'exprimer qu'à l'aide du langage, est biaisée par les possibilités mêmes du langage. En effet, celui-ci peut générer des signifiants sans fin, qui désignent ou ne désignent pas des objets du Réel ! C'est ainsi qu'aux premiers temps de l'aventure de l'esprit humain, celui-ci a créé les mythes par nomination de l'inconnu. On peut appeler la métaphysique un effort pour échapper aux séductions des mythes et à la mystification.

Un des points d'achoppement de la métaphysique est ce que j'appelle la "coupure ontologique". L'Être est-il d'un seul tenant (par exemple la substance de Spinoza), ou est-il le lieu d'une scission entre deux domaines radicalement séparés (par exemple le monde sensible distinct du monde des Idées chez Platon). Monisme ou dualisme ? Comme le disait Spinoza : ordo rerum et ordo idearum, qui d'ailleurs unifiait ces deux "ordres" dans le monisme strict d'une substance unique, Natura.

Le monisme ne peut conduire qu'au matérialisme (Démocrite, Epicure, La Mettrie, Marx, Lénine), le solipsisme n'étant pas défendable.

Les dualismes ou idéalismes sont divers, mais peuvent tous être considérés comme des résurgences de l'esprit religieux, qui admet une scission ontologique du Moi (l'âme et le corps) et du Monde (le Ciel et la Terre).

Finalement, la question est : comment le métaphysicien, étant singulier, peut-il espérer atteindre la connaissance de l'Être, totalité universelle ? Et la question subsidiaire : que valent les discours basés sur une métaphysique illusoire ou inconsciente ?

Une vidéo de l'auteur à la librairie Filigranes, à Bruxelles :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Aristide Nerriere, nouveau metaphysicien

9 Mai 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Métaphysique

Il me faut signaler, à la double intention des authentiques chercheurs de sens et des véritables amateurs de beauté verbale, le livre du philosophe (et poète) Aristide Nerrière (1951). Il s'intitule "Métaphysique pour un nouvel existentialisme", ce qui est tout un programme, développé en phrases superbes en 237 pages, et qui vient de paraître, à Paris, aux éditions L'Harmattan, dans la belle collection "Commentaires philosophiques" dirigée par Angèle Kremer-Marietti (qui s'y connaît en commentaires).

Il est toujours difficile et en somme injuste de résumer un bon livre de plus de deux cents pages en vingt ou trente lignes. Il est d'ailleurs plus injuste encore de consacrer ne serait-ce qu'une ligne à un mauvais livre ! Mais comment faire ? Je ne peux, dans ce blog qui n'est lisible que si les billets sont courts, que me résoudre à l'hyper-concision, alors que le travail de Nerrière mérite une analyse approfondie. Parlons d'abord de la forme : elle est superbe ! Jugez-en. Pour nous rappeler la condition humaine (le tragique de la vie, selon Miguel de Unamuno), il présente ainsi les hommes : "pareils à des éphémères gravitant sans trêve autour d'une lampe" (p. 9). L'image n'est-elle pas superbe ? Ne sommes-nous pas, en effet, de misérables insectes éblouis par des lampes, d'ailleurs diverses : religions, idéologies, spiritualité, ou... métaphysique ? Et Nerrière enfonce le clou : "Car si personne n'échappe dans nos rangs à ce sempiternel prurit de l'interrogation fondamentale, pas plus les doctes que les prétendus simples en esprit, il reste que le salaire traditionnel des réponses est ici très insatisfaisant" (p. 9). Il faut donc, nous dit Nerrière, reconquérir l'espace de la métaphysique, abandonné d'après Nerrière depuis Kant. Et, de même que Marx a solennellement "renversé" la philosophie de Hegel, Nerrière entreprend de renverser l'existentialisme de Sartre. Il l'affirme haut et fort. Chez l'homme, ce n'est pas l'existence qui précède l'essence, mais "c'est au contraire le primat de l'essence qui fonde indubitablement la survenue de toute existence" (p. 10). On ne peut pas être sans être quelque chose !

La forme est donc magnifique. Et le fond ? C'est plus difficile d'en juger, ne serait-ce que parce que, chez Nerrière comme chez bien d'autres philosophes (on pouvait déjà le dire des présocratiques), la "profondeur" de la pensée se mélange à la subtilité de l'expression, et qu'il n'est pas toujours facile, pour le lecteur, de distinguer si son adhésion à la pensée de l'auteur provient de la force épistémique du jugement ou de la puissance rhétorique de la proposition qui exprime ce jugement. La question est pertinente (et impertinente pour les cuistres et les snobs) : philosophie ou littérature ? On peut le demander en lisant Schopenhauer, en lisant (et se délectant) Nietzsche, en lisant Aristide Nerrière. Car on est emporté par les phrases, mais emporté où ? Vers les hauts sommets peu fréquentés d'une montagne de vérité, ou vers les fantasmes de l'espoir méta-physique ? Alors, le nouvel existentialisme métaphysique de Nerrière, est-ce une philosophie novatrice qui nous révèle des aspects jusqu'ici ignorés de la condition humaine, ou le surgissement, dans une âme plus de poète que de métaphysicien, de l'émotion d'exister ? Est-ce une construction de l'esprit pensant, ou de l'esprit espérant. Lisons la dernière phrase de ce beau livre (p. 233).

"Désormais, que toutes nos aubes, nos heures, soient plus une occasion de joie, de partage et d'élévation que de doutes, d'égoïsmes ou de tourments. Ainsi, qu'il nous suffise de penser que tout demeure potentiellement ouvert, inouï, palpitant, et qu'il n'est de témoignage recevable que s'il incite la valeureuse prose humaine, pour l'instant soumise au diktat de la brièveté, à de nombreux et plus amples développements".

Qu'en pensez-vous ? Est-ce là la recherche de vérité d'un philosophe, où l'affirmation des espoirs, des générosités et des illusions d'un poète des bons sentiments ? La valeureuse prose d'Aristide Nerrière est belle, enchanteresse, et je vous promets de bonnes heures de lecture ? Mais le rôle du philosophe est-il de nous enchanter, ou de dire, d'essayer de dire le réel, aussi bien métaphysique que physique, le réel des corps vieillissants, des sociétés dégénérescentes, et des angoisses de l'ignorance des vérités ultimes ? 

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