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Jean C. Baudet

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Les aventures du Moi

29 Octobre 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Moi

C'est Montaigne qui, à l'aube de la pensée française (voir J.C. Baudet : "Les agitateurs d'idées en France", La Boîte à Pandore, 2014), redécouvre le Moi, déjà identifié par Socrate comme la source et l'objet de toute méditation sérieuse. Tout travail intellectuel qui néglige l'inspection du Moi est ainsi aliénation, et l'historien oublie son être et son destin tragique dans l'érudition, l'artiste l'oublie dans la production illusoire et inutile d'une Oeuvre, l'entrepreneur - économique, politique ou militaire - le perd dans l'édification de ses projets de production, de réforme sociale ou de conquête.

Voilà un acquis plus solide que l'éditologie, que l'histoire de la STI ou que la compréhension du fait religieux : le Moi comme fondation de toute philosophie. Et si les plus grands penseurs (voir J.C. Baudet : "La vie des grands philosophes", Jourdan, 2013) ont retrouvé, chacun dans son style, l'importance du Moi, ils n'ont pu s'y tenir, aliénés par des aspirations sociales diverses : Descartes s'enlise dans les rapports de l'âme et du corps, Hegel se perd dans une fantastique et fantasmatique interprétation de l'Histoire, Marx s'épuise à s'intéresser au sort des misérables, Baudet se disperse en racontant des histoires...

Si l'examen du Moi ne peut conduire qu'à l'Angoisse, au moins puis-je me féliciter d'en avoir conçu l'importance et de m'être dépêtré des consolations esthétiques et des divertissements infantiles. Ainsi mon Oeuvre (de scientifique, de philosophe, de poète et de calembourinaire) s'achève-t-elle dans la conscience la plus aiguë de ma conscience, dans la perception la plus intense et imparable de mon identité et de ma substance pathétique, et de ma douloureuse spécificité. Mon Moi comme soubassement, terrain de manoeuvres pensantes, tension perpétuelle pour persister dans l'être venue de l'Être, et comme objectif de souffrance et d'anéantissement (l'être de mon Moi étant de paraître puis de disparaître). On apprend à garder le silence (1), malgré tout.

(1) Note d'érudition pour les amateurs de Haute Culture : j'ai trouvé la belle expression "on apprend le silence" dans l'opéra Proserpine de Lully. Quant au jeu de mots avec paraître et disparaître, je l'ai trouvé dans le dialogue de Prévert pour Drôle de drame.

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Qu'est-ce que la philosophie ?

25 Septembre 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Moi

La philosophie est la recherche du bonheur. L'homme-fondateur-de-la-philosophie, dans sa naïveté primitive, possède au moins deux idées, encore confuses, celle de son existence (son Moi) et celle de la souffrance (le non-Moi, le Monde d'où viennent les douleurs). C'est dire que le Moi et le Monde sont intrinsèquement liés dans le développement de la conscience qui mènera au projet philosophique. La dualité du Moi et du non-Moi est la source de la conscience, et le désir (de souffrir moins) est le moteur de la recherche que nous appelons "philosophie". Si nous acceptons la tradition universitaire, nous situons cet avènement de la pensée philosophique (autocentrée et disposant à l'action : que dois-je "faire" pour être heureux ?) au temps de Thalès de Milet, il y a 2 600 ans. Mais ce commencement est reproduit, revécu, par chaque philosophe authentique, qui ne se soucie pas d'abstractions comme "le bonheur de l'Humanité" ou "l'avenir du genre humain", mais qui cherche dans la déréliction et l'angoisse à adoucir son destin.

La philosophie est donc d'abord découverte du Moi (et du non-Moi, inséparablement), et le "cogito" cartésien n'est qu'une répétition (magnifiée par l'admiration scolaire confondant philosophie et littérature) de cette épiphanie du Moi à la conscience. En termes historiques ou sociologiques, la naissance de la philosophie est ainsi l'avènement de l'individualisme, la sortie du tribalisme, la rupture conscientisée du lien social, le rejet des traditions de l'ère mythique. Car le mythe naît chez l'homme membre d'une horde, quand la philosophie naît chez l'homme solitaire, ayant éprouvé la solitude dans l'expérience de la douleur. Le mythe est un discours qui s'adresse au public de la tribu, quand la philosophie est un discours qui s'adresse au(x) philosophe(s).

En termes psychologiques, c'est-à-dire biochimiques (maturation du SNC, développement du système endocrinien...), la prise de conscience du Moi correspond à la crise de l'adolescence.

La dualité du Moi et du Monde détermine aussi (et limite) les moyens du philosophe pour accomplir son œuvre : la réflexion, qui naît en Moi (le "logos" des Grecs, la "ratio" des Romains, peut-être la "Vernunft" de Kant), et l'observation, dirigée vers le Monde.

Le truchement permettant de passer de Moi au Monde (de la réflexion à l'observation) se développe dans le langage, au risque permanent de prendre les mots pour des choses (poésie) ou les choses pour des mots (religion). L'invention du langage, qui conduit au mythe avant de permettre la naissance de la philosophie (on pense avec des mots), est comme la crise d'adolescence de l'Humanité.

L'homme libre, c'est-à-dire libéré, s'est débarrassé des pesanteurs de la tribu (les rites, le sacré, les morales) et des lourdeurs des mots de la tribu (les mythes, l'autre-Monde, les religions), pour se retrouver seul, disposant de la réflexion, de l'observation et d'un vaste vocabulaire, pour découvrir qu'il est le résultat mystérieux d'un passé qu'il subit et qu'il est condamné à poursuivre son existence et sa recherche plus ou moins lucide du bonheur dans un futur qu'il ignore.

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Pourquoi je suis si simple

11 Septembre 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Moi

La philosophie est la recherche de la Vérité. Et la Vérité est "ce qui va m'arriver vraiment". Mon passé ne m'intéresse plus, puisqu'il est passé, et le passé de l'Humanité m'intéresse encore moins, si ce n'est à titre de curiosité et de divertissement (d'où mes livres d'histoire). L'égocentrisme de la philosophie est incontournable : un philosophe ne peut commencer à penser qu'à partir de lui-même, mais ce Moi qu'il examine dans l'introspection est aussi bien celui de n'importe quel homme que le sien propre : l'individualisme se dissout dans l'universel.

Que la Vérité soit mon futur se comprend alors aisément, puisque c'est dans l'avenir que je poursuivrai ma vie, avec les joies que j'espère encore et les souffrances que je redoute de plus en plus. J'ai cerné cette Vérité à venir, qui a sa zone de certitude et sa part de mystère. Je sais que, tôt ou tard, je vais souffrir, peut-être longuement et intensément, puis que je connaîtrai la mort, et après je ne sais plus rien : peut-être le néant, peut-être une seconde vie après la mort, dont je ne connais rien, mais qui pourrait être (pourquoi pas ?) infiniment plus douloureuse encore que ma vie terrestre. Depuis qu'il y a des philosophes, la philosophie a donc atteint, à la fois, la certitude des douleurs et l'ignorance du destin post mortem.

C'est extrêmement simple, et quiconque consentant à faire l'effort de se libérer de ses préjugés peut connaître tout le savoir philosophique en quelques minutes, en réfléchissant après avoir lu ce qui précède. C'est le message et la doctrine de Jean C. Baudet, en toute simplicité.

On comprend alors avec quelle ardeur et quelle férocité je me moque des poéticules qui nous parlent hautainement de l'indicible transcendantesque avec des airs supérieurs d'oracle et des philosophades qui nous embarrassent de leurs concepts creux, de leur "sens de la vie" d'un sentimentalisme abject, et de leurs phrases d'autant plus vides qu'elles sont plus longues. Car il ne faut pas se payer de mots, et la terminologie raffinée et subtiles des écoliers n'est trop souvent qu'un cache-misère qui masque une ignorance ou une étourderie. Car quand on sait qu'on va souffrir avant de mourir, et que l'on sait avec la même certitude qu'on ne sait pas ce qui viendra après la mort, que sert-il d'y ajouter les finesses et les contorsions intellectuelles du criticisme (Kant), de la dialectique (Hegel), de la phénoménologie transcendantale (Husserl), de l'eksistentialisme (Heidegger), de l'herméneutique (Gadamer) ? L'ignorance, même parée des plus scintillants atours, reste l'ignorance.

Et l'on comprend pourquoi les philosophades, les poéticules, les humanistes sentimentaux, les réformateurs sociaux et les adorateurs de concepts ne m'aiment guère...

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L'egoisme comme l'un des beaux-arts

17 Juillet 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Moi

Je suis donc arrivé à conclure que le Moi est le concept originaire de la philosophie, ce que la tradition occidentale sait depuis, au moins, Protagoras et Socrate. Inutile de perdre son temps en considérations érudites sur les positions respectives de Socrate et de Protagoras (et des autres "présocratiques"), puisque l'on n'a que peu de textes, voire pas de texte du tout, de ces auteurs. L'érudition fait grossir les livres de philosophie, mais n'apporte pas de nouvelles réponses. Il faut donc savoir comment et pourquoi JE pense. Ce JE est la source de la pensée, pour l'excellente raison qu'il n'y a pas de pensée sans penseur. Le solipsisme le plus intransigeant peut bien effacer le monde et les arrière-mondes, il ne peut pas faire disparaître le Moi. Je me souviens, presque avec les détails du vécu "comme si c'était hier", des leçons professées au cours de français par Maurice-Jean Lefèbve (excellent pédagogue) à l'Athénée d'XL, en 1960, en classe de rhétorique, sur le "je pense donc je suis" de Descartes. Ce fut une de mes premières méditations, encore naïves, et je cherchais dans ma maigre âme de lycéen de quoi contredire Descartes, ou du moins mon professeur.

Ce serait un contresens particulièrement stupide de voir dans cette position du Moi une quelconque apologie ou glorification de ma personne, mais le problème philosophique est pourtant là, non résolu encore : comment passer d'un Moi quelconque au Vrai du monde réel ? C'est le problème de la phénoménologie, des existentialismes, de l'empirisme transcendantal de Deleuze (mais je dois à nouveau me méfier de l'érudition), et de toute la philosophie "concrète". Deleuze a écrit quelque part : "Nous ne nous contemplons pas nous-mêmes, mais nous n'existons qu'en contemplant (...) et nous sommes tous Narcisse par le plaisir que nous éprouvons en contemplant".

Reste le problème de l'événement originaire de la pensée, vicariant de l'instance originaire de l'être. Mais la contemplation (de Moi par Moi, ou de tout autre objet par Moi) est à la fois réunion et séparation. Je m'abîme dans ce que je contemple, je m'oublie dans mon être, et ma démarche philosophique se dégrade soit en religion (mea culpa, etc.) soit en recherche "scientifique" : réunion. Et en même temps je confirme la différence entre le Moi contemplant et le non-Moi contemplé : séparation. Le sujet naît dans la réunion disjonctive.

Ainsi, je progresse lentement : STI (1978), éditologie (1984), instrumentation comme critère de scientificité (2004), moi et les autres (2007)... Et se contempler, c'est se pencher sur son passé, dans la nostalgie, et redouter son avenir, dans l'épouvante. Ainsi la nostalgie et l'épouvante sont-elles les deux dimensions inséparables de la conscience.

PS.- Toujours prendre garde à ne pas tomber de l'épistémologie dans la psychologie, et surtout à éviter de sombrer dans la littérature.   

Pour info :          

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences : 

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Mon examen de conscience

2 Juin 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Moi

Depuis quelques jours, j'ai repris mon travail philosophique par le commencement, comme on remonte aux sources d'un problème ardu, et ce commencement c'est moi, c'est-à-dire (par généralisation peut-être abusive) le moi de tout être humain. D'où une exploration introspective de mes joies et de mes peines, de mes admirations et de mes haines, de mon passé vécu et de ma vie à venir. D'où mes récents billets : "Le Je et le Moi" et "Les structures de l'Ego". Il ne s'agit pas d'une curiosité fixée sur un objet, d'ailleurs quelconque, comme en science post-galiléenne, mais il s'agit d'une angoisse qui me rend la vie presque insupportable, il s'agit de ma douleur, de mes souffrances, de mon anxiété, et comme le fameux serpent qui se mord la queue j'explore ma conscience dans ses profondeurs pour tenter d'y échapper. Plus près de mon être pour être plus loin de moi. Car la philosophie véritable (pas l'érudition académique qui commente les philosophes), la plus douloureuse et la plus sérieuse des quêtes, est constamment menacée par une subreptice conversion en divertissement. On connaît trop bien ces écrivailleurs qui prétendent philosopher quand ils ne font qu'agencer avec un air grave d'inutiles bouquets de fleurs de rhétorique. L'érudition, l'attention focalisée sur un objet, cet objet serait-il ma douleur et ma crainte, c'est "l'oubli de moi", l'objectivation de mon existence, et penser devient oublier celui qui pense. Chaque phrase que je construis est un moment gagné sur le temps des inquiétudes, et c'est surtout l'oubli du réel (de l'Être, si on veut s'exprimer comme Heidegger). Mais si je veux vraiment connaître et comprendre, l'authenticité de la recherche réflexive ne suffit pas, et ce n'est pas assez de se défier de la distraction. Il faut aussi écarter les pesanteurs de la scolastique et comprendre est vivre avec sa perception dans un constant dialogue avec soi-même.

La nature dialogique de la recherche philosophique me conduit au souci de clarté, qui n'est pas un oubli des détails et des nuances - comme dans la pensée "naïve" de la doxa - mais qui est un effort d'évaluation des importances. D'où mes constants efforts de réduction (eidétique...) à l'essentiel, et un souci de transparence qui va jusqu'à la schématisation et la caricature. Car bien sûr que ma conscience est plus complexe que "Je et Moi", et évidemment que l'on ne renferme pas toute la richesse et l'historicité d'une vie humaine en trois phrases ! Mais faut-il que j'entreprenne la description phénoménologique (Husserl) de mes orteils ou la lecture herméneutique (Gadamer) des Upanishads ou l'exégèse existentiale (Heidegger) pour savoir que je souffre et que je n'ai d'autre horizon que des souffrances plus cuisantes et les humiliations d'un corps de plus en plus défaillant ?

Voilà pourquoi je suis devenu un écrivain qui se moque de la littérature et un philosophe qui se moque de la philosophie. A méditer : "le lien social est basé sur le songe ou le mensonge".

Pour info :    

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences : 

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Les structures de l'Ego

26 Mai 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Moi

Mon billet d'hier, sur la distinction métaphysique entre Je et Moi, m'a valu de nombreuses remarques, d'ailleurs très intéressantes et stimulantes. Un tel me rappelle que l'on trouve déjà chez Marcel Proust des distinctions semblables entre le Moi connu (et passé) et le Je connaissant (et présent). C'est toute la question difficile du rapport entre la littérature et la philosophie. Un autre me signale que la dualité de l'ego est la source de la schizophrénie, et voilà indiqué un autre axe de recherche, celui des rapports entre psychiatrie et épistémologie. Un autre encore me renvoie aux Upanishads, et en effet la pensée védique, pour archaïque qu'elle soit, avait déjà compris la complexité de la conscience et, si l'on suit les analyses de Georges Dumézil, serait peut-être à la source de la théorie platonicienne de la tripartition de l'âme (exposée dans la République), qui est comme on sait la base doctrinale de la politique du fondateur de l'Académie.

Cette vicariance pensée par Platon entre les trois fonctions psychiques et les trois fonctions sociales est bien intéressante. A la tripartition "raison, volonté, appétit" de l'âme correspondraient les rôles de "philosophes, guerriers, producteurs" nécessaires dans toute collectivité humaine, ce qui correspond bien à ce que Dumézil a longuement étudié, qu'il appelait l'idéologie tripartite des Indo-Européens. On songe alors aux freudo-marxismes qui voulaient faire la synthèse de la psychanalyse et de la doctrine de Marx (une politique greffée sur une psychologie), deux théories visant l'une à libérer l'homme de la maladie mentale (aliénation) et l'autre de la servitude sociale.

Mais je penserai un autre jour aux conséquences politiques envisageables d'une ontologie de l'ego, c'est-à-dire d'une anthropologie philosophique. La dualité Je-Moi n'épuise évidemment pas la complexité de la conscience, et il faut au moins adjoindre à ce bipôle temporel (le temps comme réflexion) les instances découvertes par Freud, le "moi", le "ça" (les pulsions corporelles, notamment sexuelles) et le "sur-moi" (la pression sociale source d'éthique). Je crois pouvoir, au moins en première approximation, assimiler le "moi" de Freud au Je de ma propre analyse, et nous avons alors l'équation :

Ego = Je + Moi + ça + sur-moi.

Le ça relie le Je à mon corps et le sur-moi le relie à la communauté à laquelle j'appartiens. Et nous retrouvons les difficultés abyssales des "rapports", entre Je et ça et entre Je et sur-moi, c'est-à-dire entre ma conscience (ma personne, mon être...) et à la fois mon corps et la société. Toute analyse conduit à des "éléments", et l'effort de compréhension consiste à tenter d'obtenir des éléments en petit nombre, mais comment ne pas aboutir à des irréductibles ? Les quatre "éléments" que je trouve dans l'Ego sont comme les fermions et les bosons que la Physique a découverts dans la matière. Mais au-delà des bosons ? Mais au-delà de Je et de Moi ?

Pour info :    

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences : 

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Le Je et le Moi

25 Mai 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Moi

Si la question centrale de la philosophie est de savoir ce qui m'attend, avec la question corrélative de déterminer les actions que je dois entreprendre en vue d'atteindre un futur aussi agréable que possible, c'est-à-dire si la question éthique doit être envisagée à partir de la solution du problème gnoséologique, ce qui implique une connaissance à édifier, il est clair que la philosophie doit d'abord examiner les moyens par lesquels le Moi peut arriver à connaître de manière opérationnelle (suffisante pour permettre l'action efficace) le monde, visible ou invisible mais agissant (le Non-Moi), ce qui correspond d'ailleurs à la priorité constante des grands efforts de pensée depuis les premiers philosophes.

Or je ne peux connaître "les choses" que par le contact entre le Moi et le Moi (le "connais-toi toi-même" de Socrate) et par l'autre contact entre le Moi et le Non-Moi, si tant est que la distinction entre ces deux contacts est une réalité, et pas seulement un distinguo imposé par les limitations d'une expression verbale peut-être imparfaite. On reconnaît ici la source des difficultés épistémologiques qui conduisent au solipsisme.

Quand Je pense à Moi, Je et Moi désignent-ils exactement la même réalité, ou y a-t-il dans la conscience humaine une entité pensante et une entité pensée ? Dès que Je pense à Moi, je me retourne sur moi-même, je me penche sur mon passé, et le Je et le Moi ne sont pas exactement contemporains : le Moi précède le Je, comme tout objet observé précède l'observateur. Pour moi-Je (pour le philosophe entamant un exercice d'introspection), le moi-Moi est "donné", "présenté", déjà là, c'est un spectacle, exactement comme l'étoile est présente mais antérieure à l'astronome. On peut même aller jusqu'à dire que la vie d'un homme est la constante transformation de son Moi en un Je, qui se souvient et qui espère...

Voilà alors une question délicate. Le rapport (de connaissance) entre Je et Moi est-il de même essence que le rapport entre Je et le Non-Moi ? Si j'adopte par exemple le schéma kantien, la connaissance du Moi par Je correspond à un passage du Moi nouménal au Moi phénoménal appréhendé par la sensibilité du Je et transféré à l'entendement du Je. Mais qu'est-ce qui m'autorise à affirmer que le Moi ainsi "connu" correspond au Je "connaissant" ? Que le Je est un avatar du Moi ? Le problème épistémologique de la connaissance de soi (Moi par Je) est maintenant pollué par les lieux communs de la psychologie populaire : on exagère ou minimise ses propres qualités, on se ment à soi-même, la vie est "recherche de sens", etc. Ce problème est également occulté (ou éclairé ?) par la vision médicale de l'être humain, avec son système nerveux central, son cerveau, ses neurones et ses synapses, ses états de veille et de sommeil (est-ce Je ou Moi qui rêve ?), ses "facultés mentales", etc. Et il y a enfin les traditions religieuses, depuis les mythes de la Préhistoire jusqu'aux superstitions les plus modernes (spiritisme, utilisation populaire des rudiments de la psychanalyse, astrologie...) toujours basée sur la dualité de l'âme et du corps.

La tension entre Je et Moi est de nature temporelle, et nous rejoignons ici Heidegger qui, dans Sein und Zeit (1927) faisait du Temps le constituant principal de l'Être.

Pour info :    

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences : 

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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La littérature de "il" à "nous"

27 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Littérature, #Moi

Préparant un ouvrage critique sur les idées contemporaines, je me convainc facilement qu'il n'est pas possible de faire l'économie d'un approfondissement philosophique des diverses théories de la littérature, puisque les idées s'expriment dans des textes, édités dans des livres ou des périodiques, ce qui me fait revenir à l'éditologie et à la taxonomie des discours.

 

On peut considérer comme acquis - c'est en tout cas devenu un lieu commun -  que les différents modes ou genres littéraires se sont succédés dans la diachronie à mesure que l'homme prenait davantage conscience de son humanité. Au début du commencement, l'homme qui prend la peine d'élaborer des textes proposés à des auditeurs (nous sommes bien avant l'invention de l'écriture) invente des récits du "il", c'est-à-dire des biographies d'êtres d'exception. Ce seront les mythes précurseurs des religions (qui racontent les exploits des dieux), ce sera l'Epopée de Gilgamesh, la première biographie dont le texte est parvenu jusqu'à nous. La littérature occidentale (et donc la civilisation dans son ensemble) commence par deux biographies, celle d'Achille (l'Iliade) et celle d'Ulysse (l'Oydssée). La littérature française n'échappe pas à la règle, et commence par deux récits biographiques, la Cantilène de sainte Eulalie et la Chanson de Roland.

 

Ensuite, quand l'homme aura davantage pris conscience de lui-même, aux biographies succèdent les autobiographies, et le "il" est remplacé par le "je". Le mode autobiographique, ou subjectif, va se décliner en plusieurs genres : le journal intime (souvent non publié), le roman autobiographique, où l'investigation du je s'accompagne d'éléments imaginaires plus ou moins importants (comme déjà, d'ailleurs, dans la littérature épique du "il"). La littérature va véritablement exploser quand les auteurs remplaceront leur "je" par celui de personnages imaginaires, et nous sommes encore dans l'ère du roman, c'est-à-dire de la subjectivité d'un homme inventé : Lancelot, Candide, Madame Bovary, le commissaire Maigret, Tintin...

 

Le passage du "il" au "je" se complète par approfondissement et passage du "je" au moi". Il ne s'agit plus seulement d'autobiographie, mais d'exploration de plus en plus exigente de l'intime, ce que l'on peut appeler le genre de la "confession". Les Confessions d'Augustin, par exemple, ou celles de Jean-Jacques Rousseau, mais aussi le Discours de la méthode de Descartes, certains ouvrages de Kierkegaard, ou Les Mots de Jean-Paul Sartre. On notera que le "je" de Descartes est bien un "moi", plus intime par exemple que le "je" (suis Madame Bovary) de Flaubert, ou l'inepte "je est un autre" de Rimbaud. On notera en même temps que la diachronie n'est pas nécessairement chrono-logique, Descartes étant bien antérieur à Flaubert.

 

Le XXe siècle a connu une suite à la trilogie "il - je - moi". Il s'agit d'une épouvantable régression ("rien n'est jamais acquis à l'homme", disait Aragon). Le moi, insatisfait des découvertes qu'il fait dans ses profondeurs, revient à la vie ordinaire et se lie aux autres dans le bonheur des animaux grégaires d'être en compagnie (en "communication") : le "nous" remplace le "moi", et les auteurs du nous célèbrent les mots de la tribu, proclament le droit du sol national, vénèrent la langue ancestrale, revendiquent un espace vital suffisant "pour nous". Ce sera par exemple Mein Kampf, d'un écrivain autrichien paranoïaque dont le nom est resté dans l'histoire (Adolphe Hitler), qui décrit le bonheur de l'Allemand qui vit avec d'autres Allemands ("Uns"). Appartiennent également à la littérature du "nous" tous les ouvrages de Karl Marx et de ses nombreux émules, qui décrivent le bonheur (à venir) des prolétaires de vivre avec les autres prolétaires. Marx demandait à tous les prolétaires de s'unir, dans une immense copulation festive de communication "libérée".

 

Ainsi donc, épopée et héroïsme, roman et individualisme, utopie et communautarisme. Célébrations successives du Passé (le temps des héros à Troie, des chevaliers de la Table Ronde...), du Présent (Madame Bovary vit à l'époque de son auteur et de ses lecteurs, comme plus tard Sherlock Holmes ou Bob Morane...), du Futur (les Allemands seront heureux quand le communisme sera vaincu, quant aux prolétaires ils seront heureux quand le capitalisme aura disparu).

 

Il faudra examiner plus à fond les rapports : Il - Force - Passé, Je - Sentiment - Présent, Nous - Puissance- Futur.

 

Pour info, l'URL (à copier et coller après http://) d'une vidéo sur l'histoire des sciences comme explication et évaluation du savoir :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Le retour sur soi

30 Octobre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Moi

Tous les critiques littéraires vous le diront : un premier roman est toujours plus ou moins autobiographique. Ce qui est vrai du romancier l'est encore plus du philosophe, car le travail philosophique commence toujours par un travail sur soi. Notre propre existence (avec ses plaisirs et, surtout, ses souffrances) est en effet notre première et seule certitude. Je peux douter de l'existence de Nicolas Sarkozy ou d'André Comte-Sponville, je ne peux pas douter sérieusement de l'existence - douloureuse - de Jean Baudet. Mon lecteur, forcément cultivé, peut dresser lui-même la liste des grands noms qui commencèrent leur méditation par une réflexion sur eux-mêmes, qui furent des "analystes de l'ego" : Socrate ("connais-toi toi-même"), Descartes ("je pense donc je suis"), Husserl (la phénoménologie comme exploration de ma conscience)...

 

C'est ainsi que je me souviens parfois de mes années d'enseignement, et parfois aussi, mais dans une brume plus opaque, de mes années d'études. Ainsi, je me souviens aujourd'hui d'une de mes premières dissertations, quand j'étais en classe de poésie ou de rhétorique, je ne sais plus ce détail, mais je me rappelle que mon professeur de français était Maurice-Jean Lefèbve. Le sujet était le célèbre "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme". Aucun des lycéens que nous étions ne vit que "conscience sans science c'est con" : on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans...

 

Je rédigeai donc mon travail, et je me souviens "comme si c'était hier" des louanges du professeur, qui avait beaucoup aimé mon texte, dans lequel je comparais une femme qui tricote (et qui a conscience de tricoter) et une araignée qui tisse sa toile. J'ai souvent, depuis, exploité ce thème des toiles d'araignées, immuables dans leur "technique" pendant des millénaires. C'est d'ailleurs un lieu commun en philosophie de la technique, matière que j'ai enseignée de 1985 à 1993, ce qui m'a donné l'occasion de parler souvent des araignées sans conscience. Je ne manquerai pas d'évoquer les toiles d'araignées dans mon livre Le Signe de l'humain (L'Harmattan, 2005), à la page 12, pour signaler la spécificité humaine de la technique, ce qui me donne l'occasion de citer Jean Brun (La main et l'esprit, 1963) : "il importe de dissiper le malentendu, souvent entretenu par des psychologues, selon lequel des animaux seraient capables d'utiliser des outils rudimentaires. Les sociétés animales ignorent totalement l'utilisation, la fabrication et la conservation de l'outil".

 

Quel cheminement de mon esprit, de 1960 à 2005, pour construire une philosophie de la technique à partir d'une méditation sur les toiles d'araignées ???

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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