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Jean C. Baudet

Articles avec #philosophie tag

Un dimanche de Jean Baudet

13 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Intelligence artificielle

C'est aujourd'hui dimanche ! Levé à sept heures et demie. La première épreuve de la journée : sortir de mon lit. Douche. Salle de bain inondée des accents suaves du concerto pour clarinette de Mozart. Petit déjeuner. Confiture de fraises. Café au lait. Trier mes idées, qui forment le flux incessant de ma rumination mentale. C'est le travail du philosophe de trier des idées. D'un côté, le gros tas de mes idées noires. De l'autre, quelques rares idées roses : le sourire et le courage de ma femme, malgré la maladie. Mes deux filles, qui viennent cet après-midi. Quelques idées rosses, également, qui m'enchantent, sur la sottise de cet écrivain qui prend les extravagances de sa plume pour des valeurs universelles. Mais je n'écrirai pas son nom sur mes cahiers, ni sur mon pupitre ni sur les arbres, ni dans ce blog.

Je devrais concentrer mes travaux de la journée - à chaque jour suffit sa peine -, faisant fi du repos dominical, sur la continuation de ma réflexion épistémologique. Poursuivre ma recherche sur la cognition et sur la vérité. Comment des hommes (et moi en particulier) sont-ils capables d'acquérir des savoirs conformes à la réalité ? Autrement dit : la réalité est-elle cogniscible ? Est-elle dicible ? En cinquante ans de lectures et de recherches, je suis arrivé à la presque conviction (je laisse une part au doute) que la connaissance exige la collaboration de deux opérations de l'esprit, l'observation et le raisonnement, correspondant à ce que les Grecs appelaient la technè et le logos. Car les origines de l'observation (chez le genre humain, dans l'histoire, et chez l'enfant, dans la psychogenèse) résident dans la technique (le primitif et l'enfant font des gestes pour accéder à leur environnement). Et car le raisonnement n'apparaît qu'avec l'invention du langage. L'homme n'arrive à comprendre que par l'opération des sens et par le développement des paroles. Tout cela correspond aux enseignements de la philosophie classique (par exemple la collaboration de la Sinnlichkeit et du Verstand chez Kant), et à ceux de la psychologie expérimentale (les "facultés mentales"). Mais le noeud du problème est dans la connexion entre le perçu et le réel, c'est-à-dire dans le lien entre l'épistémologie et l'ontologie. Quelques heures de réflexion, par un bel après-midi à la fin de l'hiver, ne suffiront pas.

Il faudra peut-être attendre la maturation de la neurologie, des sciences cognitives et des techniques d'intelligence artificielle et de robotique ! Il a fallu attendre la lunette astronomique de Galilée pour faire cesser (sauf chez quelques fanatiques) l'hésitation entre géocentrisme et héliocentrisme. Il suffira peut-être de construire un robot doué de sensibilité, de mémoire, d'imagination, d'intelligence et de volonté pour devoir admettre la matérialité de l'esprit.

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Jean Baudet seme le doute

3 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Ethique

En 40 livres, dans de nombreux articles (dans la presse papier et dans ce blog) et dans quelques conférences, jamais je n'ai proposé de "vérités", j'entends de vérités dans le monde des valeurs, en esthétique, en éthique, en politique. Certes, il m'est arrivé d'indiquer que je préfère les vins de Bourgogne à ceux de Bordeaux, mais jamais je n'ai prétendu que les bourgognes sont meilleurs que les bordeaux, et je ne développerai pas tout un argumentaire pour ou contre le beaujolais ou le rosé d'Anjou (bien frais, c'est bien agréable en été). N'étant, pas plus que Heidegger, pas arrivé à connaître de façon sûre les déterminations de l'Être, je développe un rigoureux scepticisme, et je doute méthodiquement de toutes les "valeurs" proposées à l'animal humain, surtout quand il s'agit de valeurs proposées avec véhémence et fanatisme !

J'ai cependant quelques solides convictions, forgées pendant quelques dizaines d'années de méditations. Je crois qu'il existe des protons et des neutrons, que la molécule de benzène contient six atomes de carbone, que la Terre tourne autour du Soleil, et que les femmes ont des ovaires dont les hommes sont dépourvus.

Mais je doute, profondément, qu'il soit obligatoire que des Etats endettés accueillent, hébergent et nourrissent des ressortissants d'autres Etats, sous prétexte de guerre, de famine, de catastrophe climatique.

Mais je doute, assurément, qu'il soit interdit de comparer de manière critique, scientifiquement, les diverses religions et les diverses cultures, et de publier les résultats de ce travail, même s'ils montrent que certaines religions sont basées sur des mythes archaïques incompatibles avec le vivre-ensemble.

Mais je doute, vraiment, qu'il soit indispensable de s'acharner à faire survivre misérablement, à l'aide de moyens technologiques très coûteux, des malades incurables devenus à jamais incapables d'autonomie.

Mais je doute, surtout, que la démocratie puisse fonctionner sans démagogie, et qu'il soit possible d'organiser la vie des hommes (de construire des tunnels qui ne s'effondrent pas et de développer un système judiciaire qui protège vraiment la société contre les bandits et les pervers) sans la malice, l'hypocrisie, la flatterie, les promesses vaines, le mensonge et les calculs électoraux du personnel politique.

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Jean Baudet et l'Oubli de la Technique

27 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Technique

On présente généralement la philosophie de Martin Heidegger comme construite sur le geste initial de sa dénonciation de « l’Oubli de l’Être » (en 1927), quand il explique qu’Anaxagore, Socrate, Platon, et puis la plupart de leurs successeurs, négligent de s’interroger sur l’Être, comme l’avaient fait (fondant la philosophie) Thalès de Milet et ses disciples. Après les présocratiques, qui avaient magistralement identifié l’Être et la physis, la philosophie s’en détourne pour instaurer une métaphysique du logos, tournant à vide. Semblablement, on pourrait dire que j’ai entamé mes réflexions en dénonçant « l’Oubli de la Technique », pointant comme conduisant à des délires d’interprétation quasi mystiques la forclusion de la Technique par la philosophie contemporaine. Le cas de Heidegger étant d’ailleurs paradoxal, d’abord parce qu’il consacre quelques grands textes à l’analyse de la Technique, mais surtout parce qu’il voit dans la Technique la plus récente (que nous préférons appeler Technologie) ce qu’il appelle « l’achèvement de la métaphysique » et, en somme, ce qui permet de dévoiler l’Être, de le mettre à nu.

En effet, en avril 1978, quand nous fondâmes une revue d’histoire de la Science et de la Technologie, le choix du titre (Technologia) n’était pas dénué d’arrière-pensées. Il s’agissait de proclamer le primat de la Technique sur la Science et sur la Culture ! Il s’agissait de critiquer la négligence du fait technicien par la plupart des courants de la pensée moderne, alors même que la Technique se transformait en Technologie et atteignait une efficacité inouïe et spectaculaire qui n’aurait pas dû échapper à des « penseurs ». Je n’étais fort heureusement pas le seul à m’intéresser philosophiquement au caractère anthropique (et donc existentiel) de la Technique (voir mon livre Le Signe d’humain, 2005), et je dois citer au moins les historiens français Maurice Daumas et Bertrand Gille, le sociologue américain Melvin Kranzberg, et les philosophes Don Ihde, Jean-Claude Beaune, Bernard Stiegler… Celui-ci a proposé une remarquable analyse de la Technique, en 1994, dans La technique et le temps. La faute d’Epiméthée.

Le mythe des Titans Epiméthée et Prométhée montre les racines profondes du rejet, voire du mépris de la Technique par l’intelligentsia, dont on trouve les traces dans la mythologie grecque, avant même le temps des philosophes d’avant Socrate. Pour ma part, j’ai analysé l’Odyssée comme une interprétation par le Poète du sentiment ambivalent de l’homme face à la Technique : fascination admirative et détestation forcenée. En concevant et en construisant le Cheval de Troie, engin technique de poliorcétique magistralement efficace pour vaincre les fortifications d’Ilion, Ulysse encourt la malédiction des dieux…

Epiméthée ayant pourvu tous les animaux de moyens de résister à l’hostilité de la Nature (course rapide, griffes puissantes, camouflage, toisons pour résister au froid…) avait – c’est sa faute – négligé de munir l’homme d’armes adéquates, le condamnant à vivre médiocrement, grattant le sol pour trouver un peu de nourriture et constamment menacé par de dangereux prédateurs. Pour réparer cette faute, Prométhée entreprend de voler aux dieux olympiens les techniques, dont le précieux art de faire du feu, de les offrir à l’humanité et donc de changer radicalement la condition humaine. Prométhée en sera cruellement puni, et la Technique (volée aux dieux !) sera maudite…

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Jean Baudet distingue la science et la philosophie

22 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Science

La récente parution de mon livre Les plus grandes dates de la science me replonge au coeur du travail épistémologique, où il s'agit d'évaluer les connaissances humaines, et donc de comparer les différents systèmes de pensée. On ne peut le faire que par l'étude attentive de l'évolution de ces systèmes au cours de l'Histoire - c'est ce que Michel Foucault appelait "archéologie des savoirs". Les deux systèmes de pensée les plus élaborés, les plus aboutis, sont la philosophie et la science, dont l'origine est d'ailleurs commune : le geste sublime de Thalès de Milet, qui vers 600 avant l'ère chrétienne rejette toutes les traditions (grecques et étrangères) et entreprend de penser par lui-même, soumettant ses idées à la critique.

Pendant des siècles, avec des chercheurs comme Aristote, Epicure, Archimède, Ptolémée et beaucoup d'autres (tous Grecs, puis il y eut quelques Romains, comme Pline l'Ancien ou Boèce), on appelle ce travail la philosophie, ou la science (épistèmè en grec, scientia en latin). C'est à la fin du Moyen Âge que "philosophie" et "science" vont se distinguer. Les deux activités ont pour objet de connaître la nature des choses, de toutes les choses qui existent vraiment (natura rerum), ce que les "philosophes" appelleront (depuis Aristote) l'Être, et que les "scientifiques" appellent l'Univers. Dans mes travaux antérieurs, j'ai montré que ce qui distingue la science de la philosophie est le recours à l'instrumentation (donc à la technique), ce qui rend la science prédictive, vérifiable et perfectible.

L'étude comparée de l'histoire de la philosophie et de l'histoire de la science révèle un contraste saisissant. Le progrès de la philosophie est extrêmement lent, et ses acquis indiscutés sont très peu nombreux. Le progrès de la science est en accélération constante, et ses acquis amplement vérifiés sont innombrables.

Se pose alors une question redoutable. La philosophie, parce qu'inféconde, est-elle inutile ? Certes non ! Elle est même plus que jamais indispensable, à l'heure où l'Humanité est travaillée par des idéologies mortifères nauséabondes. La philosophie doit, plus que jamais, être enseignée (dans sa "docte ignorance") à la jeunesse, et doit encore, comme depuis Platon, être proposée aux dirigeants politiques, car pour devenir "citoyen du monde", ou pour diriger une collectivité humaine, il faut plus de doutes que de certitudes, et davantage d'esprit critique que de dogmatisme.

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Tous les hommes sont-ils egaux ?

15 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Politique

J’ai envie de consacrer ma chronique de ce beau jour d’hiver à une question philosophique et politique cruciale et particulièrement obscure. Que l’on ne s’y trompe pas ! Je ne prétends pas la résoudre en quelques lignes, mais je voudrais prendre le problème par le biais de la physique et de la métaphysique, ce qui est le programme du philosophe. Il ne s’agit pas de se laisser envahir par les bons ou les méchants sentiments, qui conduisent à un égalitarisme niais ou à des formes de racisme plus niaises encore. La question est : tous les hommes (femmes comprises) sont-ils égaux ? Ont-ils la même valeur ? La même importance ? Et peut-on accorder la même considération à Ludwig van Beethoven, à Albert Einstein, à Adolf Hitler et à Angela Merkel (je prends comme exemples des Allemands, pour simplifier en éliminant la question des nationalités, car « les Français valent-ils les Allemands ? » est un aspect du problème égalitaire que je ne vais pas aborder aujourd’hui).

De célèbres déclarations solennelles prétendent que « tous les hommes sont égaux », et précisent « égaux en droit », car enfin il serait difficile d’admettre que les hommes sont égaux à tous points de vue : qui oserait nier la différence entre un chauve et un chevelu, entre un surdoué et un imbécile (je rappelle que les psychologues établissent statistiquement que dans toute population suffisamment vaste il y a environ un quart d’imbéciles, que l’on peut appeler, selon ses choix terminologiques, des oligophrènes ou des cons).

On admet généralement – et il me semble difficile de le nier – que les caractères, particularités, capacités et compétences d’un être humain dépendent d’un double déterminisme, qu’avant le XXème siècle on appelait l’inné et l’acquis, et que l’on définit aujourd’hui comme la détermination génétique (l’ADN des gènes portés par les chromosomes) et comme la détermination du milieu (l’environnement familial et social). Ces deux causalités expliquent de manière satisfaisante l’immense diversité des espèces humaines et préhumaines apparues sur Terre à des milliards d’exemplaires depuis quelques millions d’années. Avec par-dessus tout la grande différence entre les femelles (chromosomes XX) et les mâles (XY).

Comment passer de cette inégalité en fait considérable (comparez un prix Nobel avec un « homme de la rue ») avec l’égalité de droit ? Pourquoi, au nom de quoi, un tel devrait-il avoir les mêmes droits que tel autre ? C’est la question que se posait déjà Platon dans ses écrits proposant une organisation de la polis (la cité), c’est-à-dire une politique. C’est la question que se reposait Karl Popper dans son livre (en deux tomes) de 1945, après avoir pu observer les horreurs du nazisme de Hitler et du communisme de Staline : The open society and its enemies. 1. The spell of Plato ; The open society and its enemies. 2. The high tide of prophecy : Hegel, Marx and the aftermath (G. Routledge & sons, Londres).

Il me semble que la formation de l’égalitarisme correspond à l’idée d’une sacralisation de la personne humaine, que l’histoire de la pensée peut reconstituer depuis ses origines préhistoriques. C’est par la possession d’une « âme » (éventuellement créée par les dieux) que l’homme est sacré, transcendentalement distinct de la bête, ce qui fonde l’humanisme et l’égalitarisme politique. La physique, c’est-à-dire la science (basée sur l’observation commune), explique la diversité. La métaphysique, en réaction, invente l’égalité.

Comme la démocratie, l’égalitarisme est une invention, une technique de gouvernement. L’égalitarisme repose sur une idée invérifiable, celle de la valeur de toute personne humaine, qui est peut-être une superstition, et l’on donne les mêmes droits à un assassin pédophile, à un terroriste islamiste et à une paisible mère de famille. L’égalitarisme est indéfendable par la rationalité. Mais tous les autres systèmes politiques sont bien pires ! Popper voulait, après les désastres de 14-18 et de 39-45, une « société ouverte ». Nous n’y sommes pas encore. Et même, il me semble percevoir des signes de régression. La civilisation, comme l’économie, serait-elle cyclique ? Pour le philosophe, les hommes sont profondément inégaux, cela fait partie de leurs « existentiaux » (Heidegger). Mais il faut que, dans leurs différences, ils s’organisent pour vivre ensemble, comme s’ils étaient égaux. Ce problème politique ne ressemble-t-il pas à la quadrature du cercle des géomètres ?

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Lettre a un jeune homme de 18 ans

12 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Cher Ami,

Tu es bien jeune, et je suis bien vieux, ce qui m’autorise à te tutoyer, non par condescendance mais par affection, et parce que nous sommes, toi et moi, engagés dans la même aventure, qui est l’existence. La « vie », si tu préfères. Je te tutoie, parce que j’éprouve une vive sympathie pour ta juvénile ardeur, pour tes espoirs, pour tes projets qui prennent forme, car avec presque deux décennies d’âge, tu entres maintenant dans la vie « adulte ». Parce que tu rencontreras, comme moi, des hommes et des femmes, quelques humains que tu admireras peut-être, beaucoup d’imbéciles et de méchants, qu’il te faudra éviter, et j’espère que tu échapperas à la jalousie des médiocres, aux manigances des escrocs, aux agissements des voleurs, aux coups des assassins, et à la sotte fureur des fanatiques de toutes les causes.

Tu es maintenant en pleine possession de tes moyens physiques et mentaux, tu as échappé aux maladies infantiles et aux dérèglements de l’adolescence, et te voilà au seuil d’une longue vie, dont la fin n’est pour toi qu’une idée théorique, abstraite, à laquelle tu ne penses guère. Tu as tant à faire ! Chercher un logement, trouver une compagne pour tes ébats sexuels, auxquels tu attribues tellement d’importance, revoir quelques amis pour rire et danser, avoir un emploi, c’est-à-dire une source régulière de revenus. C’est que tu as bien compris que pour avoir à boire, à manger, à fumer, et ne serait-ce que pour acquérir une chemise ou un bonnet de laine, il faut de l’argent. C’est une des premières vérités de la situation humaine que tu rencontres : on n’a rien pour rien ! Je te le dis. Ceux qui affirment avec un air inspiré que « l’argent ne fait pas le bonheur » sont des hypocrites ou des idiots, et parfois de dangereux manipulateurs. Certes, il ne suffit pas d’un paquet d’euros ou de dollars pour bien vivre, et des choses ne s’achètent pas, mais avant même de rêver aux béatitudes, il faut de l’eau potable, du pain quotidien, cinq fruits et légumes par jour, trois produits laitiers par jour, et un peu de chlorure de sodium, qui vient de la mer lointaine. Ces substances indispensables sont produites et véhiculées par des hommes, difficultueusement, et qui demandent une juste rémunération de leur labeur. Ne l’oublie jamais. L’homme, avant d’être un être qui parle, un être qui pense, un être qui compose des symphonies et des chansons, est un être qui doit manger tous les jours !

Je ne suis pas un moraliste, je ne donne de leçons à personne (mais j’ai quand même, il y a bien longtemps, enseigné la philosophie à des jeunes gens de ton âge), je ne fais que penser et tenter de partager le résultat de mes réflexions. Tu en feras ce que tu voudras, et même rien, si tu le souhaites. Ce n’est jamais que la vie d’un homme, c’est-à-dire rien à l’échelle de l’Univers. Les hommes ont-ils une « valeur » ? Je n’en suis pas trop sûr, si on les évalue d’après leurs productions, comme on apprécie les arbres à leurs fruits. Je ne suis pas de ceux qui font de la vie humaine une chose « sacrée », car je suis arrivé, après bien des lectures et des réflexions, à tenir le « sacré » comme une illusion, née des peurs ancestrales. Mais j’ai la prudence de ne présenter cette désacralisation de l’humain que comme une hypothèse, probablement invérifiable. Le fait est que cela m’a donné beaucoup d’ennemis, parmi la vaste peuplade des humanistes de toutes les obédiences. Mais la recherche philosophique n’a pas pour but de se faire des amis, ni de faire plaisir à ses lecteurs. Je n’ai pas envie de développer – tu te feras toi-même une idée sur la valeur de l’humanité et des humains –, mais je te donne un seul exemple de l’hostilité qui m’entoure. J’ai souvent dit, dans mes écrits, qu’un boulanger ou un cuisinier (ou un chef d’entreprise) sont plus utiles et dès lors plus « importants » qu’un poète ou un ventriloque. Ou même que certains romanciers goncourtisés. Tu penses si cela a plu dans les milieux littéraires ! Je répète que la boulangerie, la boucherie-charcuterie et l’épicerie sont plus importantes que les littérateurs, philosophes compris. Tu penses si cela jette un froid dans les universités et les académies ! Même si je reconnais volontiers l’immense talent de certains écrivains. La lecture de quelques-unes de leurs œuvres m’a emporté jusqu’à des sommets de jouissance intellectuelle, et j’en suis infiniment reconnaissant à leurs auteurs. Mais que vaut un roman de Michel Tournier ou une thèse de Natacha Polony à côté d’un cassoulet, d’une saucisse de Toulouse, d’un baba au rhum, d’un verre de bourgogne ? L’homme ne vit pas seulement de pain, mais les phrases, même les plus sublimes, ne le remplacent pas !

Mais revenons à toi, alors que ta vie commence, que tu es vigoureux et enthousiaste, et que tu cherches peut-être des repères pour organiser ton bonheur. Tu as peut-être entendu ou lu que « la philosophie est la recherche du bonheur ». C’est, en tout cas, la définition qu’en donnaient les intellectuels grecs il y a plus de deux mille ans, Pythagore, Platon, Epicure et quelques autres. Mais ils se disputaient beaucoup sur les moyens d’y arriver.

J’ai cherché moi aussi le chemin du bonheur, lisant les dialogues de Platon, les traités d’Aristote, et aussi les philosophes plus récents. Je ne l’ai pas trouvé, même si, tout au long de ma vie, j’ai mangé du cassoulet et des saucisses de Toulouse, et si j’ai vidé d’innombrables bouteilles de bourgogne (au moins, j’ai eu des moments de bonheur).

Je t’ai dit ma sympathie, et j’éprouve une vive réticence à t’accabler d’idées sombres et de pessimisme morose. Comme j’aimerais te répéter que « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » ! Mais c’est l’espoir d’une entrée en agonie un peu retardée. Comme j’aimerais t’annoncer que « nous irons tous au Paradis » ! Mais je suis loin d’en être sûr. Comme j’aimerais te révéler que « la vie est belle » ! Mais je ne peux pas oublier que des millions de braves gens sont torturés par la faim, par la maladie, par la désespérance, et même par la haine et la malveillance d’autres hommes. Tu n’as que dix-huit ans et « l’avenir est devant toi », mais tu connais déjà quelques signes de la sottise et de la hargne de certains humains, tu sais qu’il y a des guerres un peu partout dans le monde, et puisque tu vis à Bruxelles, tu n’ignores pas qu’il y a, à Molenbeek-Saint-Jean et dans d’autres lieux d’Europe, des hommes qui se cachent pour préparer des massacres au nom d’idées nées, il y a plus de mille ans, dans une oasis des déserts d’Arabie.

J’ai cherché le chemin du bonheur toute ma vie, écrivant et publiant des textes quand j’avais un peu avancé dans ma recherche, et le doute m’a servi de méthode. Car j’ai constaté, comme tant de philosophes et de penseurs avant moi, qu’il arrive que l’homme se trompe ou qu’il mente. Quand l’un me dit qu’il y a trois personnes en Dieu, que l’autre me dit que les dieux ne sont que des constructions de l’imagination humaine, il faut bien que l’un des deux soit dans l’erreur. Mais qui ? J’avais à peu près ton âge, au début des années 1960, et sans doute avais-je les mêmes aspirations que toi, avoir une maison, un emploi, une femme, quand je suis entré en philosophie. Ne t’étonne pas de mes trois désirs. Le grand Aristote a écrit quelque part (je crois que c’est dans son Ethique à Nicomaque) que pour qu’un homme soit heureux, il faut d’abord, condition préalable, qu’il ait « une maison, un bœuf de labour, et une femme ». C’était donc vers 1965, quand j’ai commencé mes études de philosophie. J’ai pris pour résolution (comme l’avait fait solennellement René Descartes) de rejeter toutes les traditions, aussi vénérables soient-elles, et même si elles étaient considérées, parfois, comme sacrées par des millions ou des milliards d’individus. Je voulais n’admettre comme « vérités » que des propositions qui s’imposeraient à moi avec toute la puissance (apodictique, disent les érudits) de l’évidence. Ainsi, ne sais-je pas si des dieux existent, et si les âmes des hommes sont immortelles, mais je sais de manière sûre que j’ai le nez au milieu du visage.

Cinquante ans plus tard, mon stock de vérités est bien maigre. Je ne suis guère plus avancé, sur les « grandes questions », que Socrate qui avouait « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Socrate a eu la sagesse de ne rien écrire. Moi, j’ai publié 40 livres et des centaines d’articles, mais ça n’y change rien ! Au moins je peux proclamer que mon ignorance est docte.

Je ne donne pas de leçons, je ne donne pas de conseils pour mieux vivre, et je ne propose même pas le bourgogne plutôt que le bordeaux. Je suis matérialiste, je pense que l’Être des philosophes coïncide parfaitement avec l’Univers des astronomes et des cosmologistes, avec la matière des physiciens et des chimistes, mais pense par toi-même, et fais-toi une opinion. Je suis athée, je pense que les dieux, les âmes et les autres entités spirituelles sont des illusions créées par l’imagination activée par les émotions, mais interroge-toi sans peur et sans te laisser influencer par les traditions d’ailleurs contradictoires des différents peuples qui polluent notre belle planète. Deviens shintoïste, ou hindouiste, ou adepte du vaudou ou de l’astrologie, ou jette aux orties toutes les croyances. Mais si tu crois, demande-toi d’où te vient cette croyance singulière, et pourquoi Bouddha plutôt que Manès, ou Mahomet plutôt que Jésus de Nazareth et Paul de Tarse ? Car si tu veux « être un homme », il me semble que tu dois t’efforcer de penser, c’est ce qui te distingue de l’animal. Tu dois critiquer sans relâche les affirmations que certains veulent t’imposer. Je suis arrivé à la conclusion, après bien des lectures, après bien des méditations, que le seul moyen dont dispose l’homme pour acquérir des savoirs vrais (en concordance avec le réel) est sa pensée (c’est-à-dire son cerveau), encore sa pensée doit-elle être entraînée pour ne pas tomber dans l’erreur. Cet entraînement s’appelle la « méthode scientifique ». La majorité des hommes se méfient de la science, la rejettent même au nom de leur « foi », ou ne veulent pas l’entendre parce que ses messages sont désespérants. Mais compare les innombrables acquis vérifiés par la physique, la chimie et la biologie avec les affirmations si diverses des mythes, des religions, des idéologies. Ne rejette pas sans réflexion des propositions sous le prétexte qu’elles ne te plaisent pas. On ne cherche pas la vérité comme on choisit un fromage ou un lieu de villégiature.

Mon message, mon cher Ami, est sombre et désespéré. Tu auras l’occasion, pendant une vie plus ou moins longue, d’apprécier si j’ai tort ou raison, notamment quand tu perdras ta mère ou peut-être un fils, quand tu deviendras peut-être diabétique, ou cancéreux… Tu peux jeter ma lettre au feu, et tu peux oublier ce que je t’ai écrit en écoutant de la musique, en voyageant, en accumulant des collections de tableaux (si tu es riche), en lisant les poètes… Fais ce que tu veux, advienne que pourra ! Pour ma part, il me semble que la grandeur humaine ne se trouve pas dans le divertissement et l’auto-aveuglement, mais qu’elle est dans la recherche du vrai et dans l’acceptation du réel. De toutes façons, il n’y a pas d’échappatoire : même si tu refuses la réalité, la réalité finit toujours par s’imposer.

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La STI : science-technique-industrie

1 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Science

La découverte la plus vive, l’accomplissement le plus important (et lourd de conséquences morales et politiques) de l’éditologie est l’édification du concept de STI, « science-technique-industrie », au cours des années 1980 (J.C. Baudet : « Science-technologie-industrie, un concept difficile », Newsletter Technology, science and industry (Oxford) 16: 1-3, 1992). Il s’agissait de montrer la continuité épistémologique qui relie en un tout structuré la science, la technique (d’où aussi la technologie) et l’industrie. Cela n’allait pas de soi, car une longue séparation opposait brutalement, dans l’opinion commune mais aussi dans les institutions (notamment d’enseignement), les activités du Savant, celles de l’Ingénieur et celles du Patron. C’était presque un sacrilège de mettre sur le même pied les œuvres d’Albert Einstein et celles d’un Ford, d’un Boeing ou d’un Peugeot ! Il est significatif, par exemple, que des philosophes majeurs comme Heidegger ou Sartre n’accordaient pratiquement aucune place à la recherche scientifique dans leurs travaux, et même des auteurs comme Léon Brunschvicg, Gaston Bachelard, Karl Popper, Michel Foucault, qui avaient pourtant développé d’intéressantes réflexions sur la science, négligeaient de s’intéresser à la technique et à l’industrie, alors même que le siècle voyait se développer une technique (devenue « technologie ») aux possibilités inouïes.

L’éditologie, par son approche diachronique du problème de la connaissance, ne pouvait pas passer à côté de l’évidence du rapport entre technique et science : celle-ci n’est possible que grâce à celle-là, et pour le dire de manière simpliste, l’Humanité a construit des télescopes, des microscopes et des thermomètres avant de s’en servir pour tenter de comprendre le monde. Et l’étude historique (à vrai dire « préhistorique ») des origines de la technique montre que la technique (la production d’outils) et l’industrie (l’exploitation des outils pour la production de biens et de services) sont interdépendantes, comme l’avers et le revers d’une médaille. D’où la construction du complexe épistémique STI. Certes, la science dans les universités, la technique dans les écoles d’ingénieurs et l’industrie dans les entreprises poursuivent des buts sociaux très différents, mais leur origine dans l’esprit humain est la même, et s’appelle logos en grec, ratio en latin, intelligence en français, et s’exprime en langage logico-mathématique (les structures algébriques et topologiques du chercheur scientifique, les « mathématiques appliquées » de l’ingénieur, la comptabilité et la recherche opérationnelle de l’industriel).

Une fois comprise la profonde unité de la STI (malgré l’apparent disparate qui distingue l’astrophysique ou l’ornithologie de la production d’avions ou de téléphones), on est immédiatement conduit à reconnaître une radicale opposition entre la STI et la non-STI, que j’appelle la « culture ». Pour reprendre la célèbre distinction de Pascal, la STI est du côté de la raison et la culture est du côté du cœur. Encore cela est-il encore trop schématique, et l’avenir de la pensée est peut-être dans la recherche d’un dépassement de l’opposition entre la science (et la technique et l’industrie), le monde du concret souvent désolant, et la culture, le monde des émotions parfois enthousiasmantes : mythes, religions, poésie, littératures, idéologies, etc. Du côté de la STI : Lavoisier, Darwin, Marie Curie, Colt, Winchester, Bill Gates, Stephen Hawking, Steve Jobs, Christine Lagarde… Du côté de la non-STI : Mahomet, Shakespeare, Vélasquez, Ignace de Loyola, Voltaire, Beethoven, Picasso, Brigitte Bardot, Ingmar Bergman, Elvis Presley, Louis Armstrong, Jean-Marie Bigard, René Girard, Lara Fabian, Christiane Taubira… Les deux côtés de la Civilisation.

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Philosophie et psychiatrie

31 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Psychiatrie

Je relis (peut-être pour retrouver certains émois de ma jeunesse) l’excellente Introduction aux existentialismes d’Emmanuel Mounier, qui date de 1947, mais que je consulte dans une réédition de 1962, et je m’arrête à une belle page où le héros du personnalisme (et l’auteur du Traité du caractère) nous explique que les philosophes existentialistes sont « de grands nerveux ouverts par leur émotivité à la perception intense de l’être, souffrant d’une susceptibilité particulière à l’empiètement de l’être ressenti comme altérité, sur le je récepteur ». Et plus loin, Mounier conclut « la négation de l’être transcendant trouverait ici une de ses attaches charnelles, comme, chez d’autres, son affirmation trahit le besoin d’entourage et de consolation ».

Voilà qui va fort loin.

Je me suis souvent, en parcourant pour mes recherches la longue et solennelle galerie des philosophes (et même plus généralement des « penseurs », poètes, moralistes, gourous, réformateurs sociaux…), heurté à cette idée apparemment fort simple que l’extrême diversité des systèmes philosophiques que l’on rencontre dans l’Histoire relève de la psychologie différentielle, que les diverses positions résultent en somme mécaniquement des structures mentales des auteurs. Et j’opposais la brillante capacité imaginative de Platon à la rigueur méthodique et austère d’Aristote, l’émotivité au sang-froid, l’optimisme délirant d’un Leibniz au pessimisme maladif d’un Schopenhauer, le verbalisme échevelé (un des traits de la schizophrénie) à la suspicion compulsive (un symptôme de la paranoïa). Bref, il faudrait peut-être réécrire l’histoire de la pensée humaine en commençant par établir le profil psychologique des penseurs. On comprendrait peut-être mieux certaines divagations de la pensée postmoderne (car il s’y trouve indéniablement du pathologique) si l’on disposait des portraits cliniques d’Epicure, de Jésus de Nazareth, de Mahomet de La Mecque, de Descartes, de Hegel, de Marx, de Carnap, et… d’Emmanuel Mounier. Un tempérament joyeux découvrira que l’Être est bel et bon, et il inventera l’espérance et le paradis. Un tempérament hypocondre apercevra a contrario dans l’Être une source de terribles cruautés, et imaginera en tremblant les horreurs de l’enfer.

En somme, les systèmes, les religions, les idéologies proposés par l’intelligentsia au cours des siècles, dépendent directement des « attaches charnelles » de leurs inventeurs, c’est-à-dire, en termes contemporains, de leurs chromosomes, de leurs gènes, de leurs conditionnements par l’entourage social, des caractéristiques physiologiques de leur système nerveux central et de leur chimie sanguine (sérotonine, dopamine…). Cela s’appelle matérialisme ! Quelle fut la formule psychologique de Démocrite, d’Epicure, de Spinoza, de La Mettrie, de Marx, de Lénine ? L’histoire de la philosophie devient un chapitre des neurosciences.

Je n’ai plus la force d’envisager d’écrire une telle histoire de la pensée basée sur la psychologie des penseurs. Mais je me dis qu’ils soient à tendance schizoïde ou paranoïaque, introvertie ou extravertie, égocentrée ou altruiste, ils doivent tous répondre aux mêmes questions : quelles sont les vraies déterminations de l’Être ? Et n’est-il pas évident qu’il existe, de par le vaste monde, des doctrines fumeuses, acceptées et soutenues, parfois avec fanatisme, par des millions de partisans, sécrétées par des cerveaux malades ?

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Du journal intime aux reseaux sociaux

27 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Je tiens un « journal » (des cahiers de papier) depuis le mois de février 1962, et le présent blog depuis décembre 2010. Mon blog remplace partiellement mon journal, mais seulement partiellement, car il m’arrive encore de décrire ma mélancolie sur le papier. Mon journal n’étant destiné qu’à moi-même, je n’y fais aucun effort de style, mais mon blog est ouvert au public, et dès lors – sans cependant sacrifier à l’esthétisme – j’y soigne ma phraséologie, et il m’arrive même, dans cette chronique de mes ruminations mentales, de penser à mes lecteurs, et de tenter de leur rendre compréhensibles les arcanes de l’épistémologie et de l’ontologie que je m’efforce de disséquer. Je fais relativement peu allusion à l’Actualité, l’objet de ma recherche étant mon « moi », qui est l’âme déçue, désenchantée, d’un vieillard valétudinaire devenant cacochyme et égrotant, portant le sac lourd et dérisoire de ses espérances de la maturité et le baluchon futile de ses rêves d’adolescent. Ma devise est « connais-toi toi-même », comme Socrate, ou « que sais-je ? », comme Montaigne, et je suis (j’éprouve douloureusement l’existence de mon être) parce que « je » pense, comme Descartes. La philosophie ne naît-elle pas quand le penseur passe du « nous » au « je », c’est-à-dire quand il se libère des traditions de sa tribu ?

Il m’arrive parfois de penser à mes lecteurs (quelques dizaines d’hommes et de femmes, dont quelques assidus), dont certains doivent être ahuris de trouver un effort de penser sur Internet, réceptacle prodigieux par sa technologie (on est loin des cahiers de papier), mais lamentable comme recueil de plaisanteries obscènes et vulgaires, de niaiseries sentimentales, de slogans puérils et d’injonctions abjectes, de poèmes infantiles ou saugrenus. Toutes les ignominies, tous les avilissements, toutes les platitudes sont véhiculées, à la vitesse de l’électron, sur le vaste réseau de câbles et de faisceaux hertziens. Je pense à Monsieur X, à qui j’ai expliqué la différence axiologique entre les valeurs relatives, construites par les sociétés, et la valeur absolue, le vrai, qui est le double linguistique et donc communicable du réel. Je songe à Madame Y, que je ne connais que par son pseudonyme (est-ce bien une femme, d’ailleurs ?), à qui j’ai tenté de résumer les concepts principaux de l’éditologie. Je songe à Monsieur Z, dont je ne connais ni l’âge ni la formation, qui a aimablement fourni quelques commentaires à l’un ou l’autre de mes billets. Penser, dans mon journal, c’était dialoguer avec moi-même. Penser, dans mon blog, c’est dialoguer avec d’autres (qui ont chacun leur « moi »). C’est pourquoi la pensée est dialectique. Arrivera-t-elle, comme le voulait Hegel, à l’avènement de l’Esprit ? Ou comme l’espérait Heidegger, au dévoilement de l’Être ?

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Joel Balazut, Martin Heidegger et la metaphysique

22 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Métaphysique

La doctrine de Martin Heidegger continue d’interroger la sagacité des philosophes et est encore le prétexte de nombreux commentaires. En particulier en France, il existe toute une littérature heideggérienne qui tente de prolonger l’œuvre de Jean-Paul Sartre qui, comme on sait, popularisa dans l’intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés les idées du philosophe allemand. Je citerai notamment le bel ouvrage de Dominique Janicaud, Heidegger en France (2001). Je signalerai en passant qu’en 1942 (donc avant la parution de L’Être et le néant), le philosophe belge Alphonse De Waelhens avait publié un livre de 379 pages intitulé La philosophie de Martin Heidegger.

Un des meilleurs spécialistes du philosophe de Fribourg est Joël Balazut, qui fut chargé de cours à l’Université de Toulouse II, et qui a déjà publié trois ouvrages sur l’inventeur de l’analytique existentiale, L’impensé de la philosophie heideggérienne (2007), Heidegger (2008), et Heidegger. Une philosophie de la présence (2013). J’ai fait paraître un compte rendu critique du deuxième livre dans la livraison de juillet 2008 de la Revue Générale. Et voici que Balazut vient de publier un quatrième livre, Heidegger et le problème de la métaphysique, chez L’Harmattan, à Paris (116 pages).

C’est une étude de l’évolution des positions métaphysiques de Heidegger, qui a « pensé » de 1915 (quand il soutient sa thèse d’habilitation à l’Université de Fribourg) jusqu’à sa mort, en 1976, c’est-à-dire pendant une soixantaine d’années durant lesquelles ses positions ont évolué. Balazut s’est surtout basé sur deux textes, la conférence de Heidegger à Fribourg, en 1929 : Was ist Metaphysik ?, et son cours de 1935 : Einfürhung in die Metaphysik.

Pour Heidegger, nous rappelle d’emblée Balazut, « la métaphysique compose la nature de l’homme », et en somme on peut dire que le Dasein est métaphysique. Mais pour le philosophe allemand, la métaphysique à prendre en compte est celle des présocratiques et non celle de Platon, d’Aristote et de leurs successeurs. C’est le fameux « oubli de l’Être » que Heidegger reprochait à la tradition philosophique classique, y compris l’œuvre de son maître Edmond Husserl. L’Être véritable serait donc la phusis de Thalès, d’Anaximandre, de Pythagore, d’Héraclite, et aussi des poètes tragiques grecs, des VIème et Vème siècles, ou plutôt serait la source (mystérieuse) de cette « physique », c’est-à-dire de la nature, du monde tel que le percevaient les philosophes et les poètes de la Grèce. La métaphysique est donc le fondement de la physique, contrairement à ce que suggère l’étymologie. On sait en effet que c’est à Andronicos de Rhodes que l’on doit le terme « métaphysique », qui, au premier siècle avant notre ère, classait les ouvrages de « philosophie première » d’Aristote après (méta) ceux de physique.

Dès la page 11 de sa belle étude, Balazut nous fournit une interprétation de la conception heideggérienne de l’Être : « Ce concept de phusis – en lequel Heidegger découvre donc le sens originel de l’être et qui porte et domine totalement la poésie-pensée grecque la plus ancienne – désigne cette éclosion permanente à laquelle l’homme est ouvert, par laquelle l’étant en totalité se déploie depuis toujours à partir et en direction d’un fond chaotique informe et béant, de sorte que l’ensemble de ce qui est n’a pas d’autre sens qu’être (sans raison) ». Si je peux me risquer à une formulation plus concise, je dirai que l’Être selon Heidegger est le commencement et la fin de l’étant, est ce qui fait passer (mystérieusement) le néant à l’être de la nature et de l’histoire (la phusis). Le maître de Fribourg a élevé au niveau du concept le Chaos d’Hésiode, conception encore religieuse de l’origine des choses. Et ce que Heidegger appellera l’oubli de l’Être commence avec l’idéalisme de Platon qui croit découvrir un « arrière-monde » en inventant son monde des Idées derrière et au-dessus de la phusis, conception qui sera reprise d’une manière ou d’une autre par la majorité des philosophes distinguant un monde matériel et un monde spirituel (ouvrant la porte au retour du religieux).

Balazut aborde aussi la question de la technique chez Heidegger, qui s’est exprimé plusieurs fois au cours de sa longue vie de méditation, de manière plutôt obscure et même contradictoire, sur le sens de la technique. On sait que la pensée heideggérienne a alimenté – ce qui fut peut-être un contresens – la réflexion technophobe de plusieurs intellectuels au cours du XXème siècle, comme par exemple Jacques Ellul ou Jürgen Habermas, non sans établir des liens fantasmatiques entre la critique marxiste du capitalisme et la détestation romantique du progrès technique et industriel. Car comment interpréter la position, pour le moins ambiguë, de Heidegger, quand il voit dans la technique devenue technologie « l’achèvement de la métaphysique » ? Achever la métaphysique, n’est-ce pas amener à son terme l’étude de l’Être, n’est-ce pas voir que c’est la technologie qui a permis à l’esprit humain, aux XIXème et XXème siècles, de développer la physique (la connaissance de la phusis) d’une manière inouïe, proprement impensable au temps de la poésie-pensée des présocratiques ? Je dépasse peut-être la pensée de Heidegger et l’analyse de Balazut, mais il me semble que si la phusis est la concrétisation de l’Être, c’est par la technologie que l’homme d’aujourd’hui a accès aux structures de la nature, et donc aux déterminations de l’Être. Peut-être qu’au lieu d’être une nouvelle mystique, la doctrine heideggérienne fut un nouveau scientisme. Après le crépuscule des métaphysiciens, voici venu le matin des physiciens. Ceci explique peut-être un certain désarroi que l’on constate chez bien des philosophes de notre temps. Entre le Chaos et le Big Bang, il faut choisir…

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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