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Jean C. Baudet

Articles avec #religion tag

Il faut moderniser l'islam

17 Novembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion

On entend dire qu’il faut moderniser l’islam. Des intellectuels de toutes sortes, notamment en France, dissertent et débattent sur la nécessité d’adapter l’islam à la modernité, allant même jusqu’à préconiser un « islam de France ». Il faut, disent-ils, que les théologiens musulmans relisent le Coran et l’interprètent à la lumière du modernisme.

Le fait est que le christianisme, par le contact avec la philosophie (notamment la pensée du Grec Aristote, largement connu par les chrétiens d’Europe occidentale grâce à la transmission des textes par les Arabo-musulmans !) puis avec la science (Copernic, Galilée, Darwin…), s’est transformé à partir de la fin du Moyen Âge, pour tenir compte des avancées de la pensée, mais avec quelles résistances ! Il suffit de mesurer le temps qu’il a fallu pour que l’Eglise admette l’héliocentrisme copernicien.

Mais que signifie « moderniser une religion » ? En quoi une religion diffère-t-elle dans les Temps modernes de ce qu’elle fut au Moyen Âge ? Comment tiendra-t-elle compte de la pensée de Spinoza, de Diderot et de Voltaire, de Feuerbach, de Nietzsche et de Freud, de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, d’André Comte-Sponville (L'esprit de l'athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, 2006) et de Michel Onfray (Traité d'athéologie. Physique de la métaphysique, 2005), d’Eric Zemmour et de Caroline Fourest et de Christine Tasin ?

Et d’abord, qu’est-ce que la modernité ? Ce n’est pas nécessairement l’athéisme et le refus de toute religion, mais c’est la prise en compte, sérieusement, du fait qu’il se pourrait bien que les dieux et les « réalités spirituelles » n’existent pas, qu’elles ne sont que des illusions élaborées par l’esprit humain sous l’effet de la peur de la mort. La modernité, c’est le doute systématique et le scepticisme, c’est non pas la contemplation d’une Vérité donnée (révélée) mais la recherche d’une vérité qui s’éloigne toujours à mesure qu’on s’en approche, c’est tout le contraire d’un dogme fanatiquement accepté et imposé par des « savants ».

Alors, au temps d’Al-Qaïda et de Daech, peut-on raisonnablement penser que des musulmans soient prêts, non pas à renoncer à leur foi, mais à admettre qu’une foi religieuse n’est qu’une hypothèse invérifiable ? Que des musulmans soient prêts à admettre que, peut-être, Allah n’existe pas, et que, peut-être, Mahomet fut un illuminé comme Bouddha, comme Jésus, comme Ron Hubbard ? Peut-on raisonnablement penser que des imams soient prêts à se réunir en concile pour renouveler leur lecture d’un texte rédigé au VIIème siècle ?

J’aimerais bien voir fleurir un christianisme de France, un judaïsme de France, un bouddhisme de France, un hindouisme de France, un confucianisme de France, un athéisme de France et un islam de France. Pour apaiser les besoins de spiritualité et d’espérance du peuple de France. Nous verrons…

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Les tartines et les religions

20 Août 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion

Quand j’étais petit garçon, c’était dans les années 1950, nous mangions, mes parents et moi, du pain blanc de section carrée. Nous assemblions deux tranches beurrées, éventuellement garnies le matin de confiture ou de sirop de Liège et le soir de fromage ou de charcuterie, et le dispositif ainsi obtenu était découpé en deux parties égales, de forme rectangulaire, pour faciliter la mise en bouche. Le dimanche, notre petit déjeuner était différent, formé de croissants et de « couques au beurre ».

Un jour – je ne saurais dire à quel âge ni dans quelles circonstances –, je découvris qu’il était possible de couper les deux tranches formant sandwich diagonalement, et cela donnait deux triangles égaux au lieu de deux rectangles. J’ai certes oublié les circonstances de la découverte, mais je ressens encore le ravissement, l’émerveillement, presque la fascination que me procurait cette façon nouvelle de manger mes tartines.

Pendant de longues années, je ne mangeai plus mon pain quotidien que sous forme trigonale, et cela me procurait une étrange et tenace satisfaction.

Aujourd’hui, je coupe à nouveau mon pain, banalement, en rectangles. C’est que je suis bien loin de ma jeunesse.

Mais réfléchissons à la forme de mes tartines, avec les secours de la phénoménologie, de la psychologie, peut-être même de la psychanalyse. N’avais-je pas, étonné et ébloui un jour par une forme inhabituelle, inventé le rite de la triangulation du pain et imaginé le mythe de la supériorité de la tartine triangulaire sur la tartine en rectangle ? N’avais-je pas, dans la naïveté de mon cœur d’enfant, inventé une mystique nouvelle, le noyau obscur d’une nouvelle religion, celle de la Trinité de la tartine à trois côtés ? Car toute religion ne trouve-t-elle pas ses deux sources (en dépit de la belle réflexion sur la question d’Henri Bergson) dans le rite (le geste), qui va au cours de l’histoire se développer en liturgie, et dans le mythe (la parole) qui va se transformer en dogme et en théologie ? Mes tartines triangulaires ne me remplissaient pas mieux l’estomac que des tartines aux côtés parallèles. Mais, peut-être, qu’elles éclairaient mon âme.

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Pour une bibliographie du gnosticisme

25 Mai 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Religion, #Gnosticisme

Jusqu’à la moitié du XVIIIème siècle, les savants, les érudits, les philologues, les historiens n’ont disposé, pour étudier le gnosticisme, que des ouvrages (grecs ou latins) des pères de l’Eglise chrétienne, qui ne voyaient dans les gnostiques que d’abominables mécréants. On ne possédait aucune œuvre gnostique originale, les chrétiens ayant soigneusement détruit tout livre d’inspiration gnostique. Mais comme les théologiens du christianisme naissant les citaient souvent (avec horreur), on était en droit de supposer que les gnostiques représentaient un important courant religieux au temps de l’Empire romain.

Cette absence de sources authentiques dura jusqu’aux environs de 1755, quand le Britannique Anthony Askew fit l’acquisition d’un manuscrit (provenant d’Egypte) de 178 pages, le « Codex de Londres », qui contient un texte gnostique, sans nom d’auteur, intitulé Pistis Sophia (« Foi et sagesse »). Cet ouvrage aurait été rédigé vers 330 de l’ère chrétienne. Il rapporte notamment un dialogue entre Jésus et Marie Madeleine : le prophète juif révèle à sa disciple les secrets de la destinée humaine. La découverte de ce texte est à l’origine des élucubrations que des esprits imaginatifs développeront à propos des relations amoureuses de Jésus et de Marie de Magdala.

Quelques années plus tard, en 1773, un autre Britannique, James Bruce, fait en Egypte l’achat d’un manuscrit de 78 feuillets de papyrus (la « Collection d’Oxford »), qui contient deux ouvrages gnostiques, le Livre du grand traité initiatique et la Topographie céleste.

En 1896, l’Allemand Carl Schmidt achète, au Caire, un manuscrit que l’on appellera le « Papyrus de Berlin ». Il comporte quatre livres, l’Evangile selon Marie, le Livre des secrets de Jean, la Sagesse de Jésus et l’Acte de Pierre. Si bien que quand le XXème siècle commence, avec le développement de l’étude scientifique du fait religieux, l’on dispose d’un corpus restreint de sept textes, hélas non datés et sans noms d’auteur.

La situation va changer de manière spectaculaire à la fin de l’an 1945. On découvre en Haute- Egypte, à Nag Hammadi, une bibliothèque de treize codex rassemblant de nombreux textes gnostiques, actuellement conservés au Caire. La recherche sur les sectes gnostiques se développe considérablement. Une édition complète, en fac-similé, de tous ces textes est réalisée, avec l’aide de l’UNESCO, de 1972 à 1977.

En 1974, à l’initiative de Jacques E. Ménard, la Bibliothèque Copte de Nag Hammadi, BCNH, est fondée par l’Université Laval à Québec (Canada). La BCNH entreprend la traduction en français et l’édition des textes. Ce travail est actuellement achevé pour l’ensemble de la bibliothèque.

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Philippe Fleury et le gnosticisme

24 Mai 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Religion, #Gnosticisme

Philippe Fleury et le gnosticisme

L’histoire des religions est une intéressante et très instructive collection de fantasmes partagés socialement, qui très souvent conduisent au fanatisme d’une grande violence, montrant à quel point, dans les espèces humaines, Thanatos est proche d’Eros. Je viens de lire l’excellent petit ouvrage (107 pages), qui vient de paraître, du philosophe Philippe Fleury (professeur au Lycée de Nîmes) : Figures du gnosticisme (L’Harmattan, Paris).

Le gnosticisme fut un des courants religieux les plus importants du temps de l’Empire romain, assez mystérieux, d’une part parce que ses adeptes cultivaient l’ésotérisme et formaient des sectes plus ou moins secrètes, et d’autre part parce que les chrétiens, devenant dominants dans l’Empire, persécutaient cruellement les gnostiques, condamnant ces « hérétiques » et brûlant leurs livres, si bien que pendant des siècles l’érudition a dû se contenter, pour étudier ce phénomène religieux, des textes des pères de l’Eglise, adversaires résolus des gnostiques. La situation de la recherche scientifique a complètement changé en 1945, avec l’extraordinaire découverte de la bibliothèque de Nag Hammadi (en Egypte), comportant 13 cahiers renfermant de nombreux textes gnostiques. Ces ouvrages sont des textes dogmatiques et il ne s’y trouve que très peu d’informations historiques, si bien que l’on a actuellement une bonne documentation pour décrire les croyances gnostiques, mais que la chronologie (et donc la filiation des idées) reste largement méconnue. On n’est guère renseigné sur les biographies des fondateurs de sectes : Ménandre, Satornil, Carpocrate, Basilide, Valentin et les autres.

Le professeur Fleury ne propose donc pas une histoire du gnosticisme, mais a voulu résumer le contenu dogmatique des croyances relatives à la gnose, ce qui le conduit à une définition : « un dualisme anticosmique, eschatologique et sotériologique, basé sur une théologie apophatique et sur une anthropologie tripartite ». Pour les gnostiques, il existe deux mondes, le monde matériel (le Mal, œuvre du démiurge) et le monde céleste (le Bien). Et l’homme est formé de trois instances : le corps (soma), l’âme (psyché) et l’esprit (pneuma).

Philippe Fleury analyse très finement le dualisme gnostique par rapport au dualisme du mazdéisme perse, au dualisme judaïque (le créateur et les créatures), au dualisme de Platon et de Plotin. Peut-être n’a-t-il pas été assez loin dans sa déconstruction du gnosticisme. N’aurait-il pas dû reconnaître que le gnosticisme est une réaction de l’intelligence imaginative à la peur (le sentiment tragique de la vie), qui invente une ontologie duale pour disculper le divin de la responsabilité des souffrances « ici-bas », et à l’espoir (les lendemains qui chantent), qui invente un salut par la gnose ? Rechercher les sources psychologiques du gnosticisme ne conduirait-il pas à définir le marxisme comme un gnosticisme laïc, revenu sur terre, avec la dualité du prolétariat et du capitalisme, et le salut à la fin de la lutte des classes ?

J’ai, il n’y a guère, publié la synthèse de mes études du gnosticisme dans mon livre Histoire de la pensée de l’an un à l’an mil (Jourdan, Bruxelles).

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Daniel Arnould, le Destin, les dieux

16 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Religion, #Philologie

Le problème central de la philosophie ontologique est celui des déterminations de l’Être, et celui de la philosophie éthique et politique est celui de la liberté humaine. Car tout prescrit politique ou éthique n’a de sens que si l’homme est libre (et donc responsable de ses actes), mais la liberté de l’homme n’est pas une évidence, malgré la véhémence avec laquelle les existentialistes l’ont proclamée, obligés qu’ils furent d’ailleurs de faire sa part à la « situation » pour justifier les limitations du libre arbitre. Problème central donc de l’alternative « liberté ou déterminisme », qui agite les philosophes – et aussi les législateurs, les juristes, les religieux –, et qui est le problème du destin. Pourquoi Achille mourut-il à Troie, alors qu’Ulysse revint à Ithaque vivre entre ses parents le reste de son âge ? Pourquoi Jacques est-il souffreteux et constamment affaibli, alors que Jules connaît une robuste et presque insolente santé ?

Si la question du destin est donc décisive en philosophie, le philosophe doit s’attacher à savoir d’où vient cette idée d’un sort réservé (par qui et comment ?) à tout humain, avec toute la diversité des destinées (y compris les « grands destins » des grands personnages, voir J.C. Baudet : Les grands destins qui changèrent le monde, Jourdan, Bruxelles). Pour trouver l’origine et connaître l’évolution de l’idée de « destin », il faut remonter aux premiers textes (philologie) qui montrent que l’idée était déjà acquise chez les Grecs du temps d’Homère. Mais l’étude scientifique des peuples primitifs (ethnographie) montre l’idée présente avant l’invention de l’écriture. La croyance en une force mystérieuse qui décide du déroulement de la vie des hommes remonte donc à la Préhistoire, au temps de l’oralité.

Voilà pourquoi j’ai lu avec un vif intérêt le livre tout récent (février 2016) du philologue français Daniel Arnould : Les figures du destin dans l’épopée antique gréco-latine (L’Harmattan, Paris, 304 p.). C’est en réalité, remaniée pour la librairie, la thèse de doctorat de l’auteur, c’est-à-dire un livre composé dans la rigueur du travail universitaire, sans autre souci rhétorique que ceux de la clarté, de la précision et de la documentation.

Arnould a étudié 32 épopées et épyllions, soit 17 poèmes en grec et 15 en latin, allant du VIIIème siècle avant notre ère (l’Iliade et l’Odyssée) au VIème siècle de l’ère chrétienne. Il a minutieusement compté les occurrences des mots grecs ou latins correspondant au champ sémantique de « destin », ce qui le conduit à établir un intéressant tableau de l’évolution des idées sur le destin pendant quatorze siècles. Il n’oublie d’ailleurs pas de prendre en compte les idées des philosophes, spécialement des épicuriens et des stoïciens, si importants pendant la période hellénistique et la période romaine. Le destin est d’ailleurs le concept central du stoïcisme.

Dès l’origine de la littérature scripturale épique (qui succède à une littérature orale évidemment inconnue) en langue grecque, on voit apparaître deux termes concurrents pour désigner le « destin » : moïra (part), qui désigne la part de chance et de malchance dévolue à chacun, kèr (mort), parce que la mort est l’achèvement du destin de tous. Ces deux noms communs, faisant partie du vocabulaire usuel, vont être personnifiés et l’idée d’un Destin qui règle d’avance la vie des hommes va se développer, appelé soit Moïra soit Kèr. La personnification se marque par une initiale majuscule, mais la philologie est impuissante pour dater cette personnification, puisqu’il faut attendre le Vème siècle (avant JC) pour que les Grecs adoptent la majuscule pour indiquer les « noms propres ». Mais à la personnification va succéder la divinisation (anthropomorphe). Les Moires, présentées comme trois filles de Zeus et de Thémis, sont les trois déesses qui décident du sort des humains : Clotho, Lachésis et Atropos. Quant aux Kères, elles sont les filles de la Nyx, la Nuit. Encore la tradition est-elle assez confuse, car dans certains textes les Kères sont présentées comme les sœurs des Moires, ou sont même confondues avec elles. Une troisième figure du Destin apparaît dans certains poèmes tardifs, Ananké, dont l’origine est mal connue.

On sait à quel point les Romains vont s’imprégner de la brillante culture grecque, et qu’ils vont fondre leurs croyances religieuses dans le polythéisme hellénique. Deux entités désignent le Destin dans la poésie latine, Fatum et Fortuna, et les Moires, chez les Romains, deviennent les Parques, divinités de l’Enfer chargées de filer le fil de l’existence des hommes, et de le couper à l’instant « fatidique ».

Ainsi l’érudition nous montre, sur le cas du « destin » (mais sans doute est-ce transposable à d’autres idées mythico-religieuses), comment l’Humanité passe d’une conception commune basée sur une observation banale à l’idée d’une divinité, avec des attributs de plus en plus complexes. L’imagination poétique comme source des spéculations théologiques. On a le schéma ternaire : mot commun (moïra) >>> personnification (abstraction : Moïra) >>> théogenèse.

Il y a trois Moires et donc trois Parques. Semblablement, il y a dans la religion grecque trois Erinyes, trois Gorgones, trois Charites, neuf Muses (trois fois trois). Peut-être faut-il y voir une illustration de la théorie de l’idéologie tripartite des Indo-Européens développée par Georges Dumézil. Ou bien, plus généralement, une fascination pour la trinité et la figure du triangle, qui est la forme géométrique la plus simple : seulement trois points ! C’est dans l’observation de son expérience quotidienne que l’homme découvre de quoi inventer les dieux.

Au fait, dans la mythologie d’aujourd’hui, le Destin ne s’appelle-t-il pas « ADN » ?

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Sur le spirituel

9 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion, #Spiritualité

J’ai créé récemment, dans Facebook, un groupe de discussion « Philosophie ouverte ». Il y a quelques jours, j’y ai posté quelques éléments de réflexion sur la distinction entre religion et spiritualité, ce qui m’a valu, comme c’était à prévoir, de nombreux commentaires, souvent passionnés. Je disais notamment que « la spiritualité est le vertige de l’ignorance ».

Que voulais-je dire ?

D’abord, il me faut préciser que mes interventions sur les réseaux sociaux électroniques ne sont ni des cours ni des conférences. Ce sont comme des « instantanés » (des « selfies », si l’on veut), de mon travail de philosophe, qui évolue de jour en jour au gré de mes méditations et de mes lectures. Il s’agit de clarifier ma pensée pour moi-même, et non pour instruire (et encore moins pour convaincre) mes éventuels lecteurs. Mais tant mieux si je leur donne à penser !

J’ai réfléchi de manière « érudite » sur le fait religieux pour rédiger et publier deux livres : Curieuses histoires de la pensée (601 pages), Histoire de la pensée de l’an Un à l’an Mil (334 pages). J’y développe une théorie de la genèse des religions, et je ne peux qu’y renvoyer toute personne intéressée. Cette étude fait partie d’un projet plus vaste, que j’ai appelé éditologie, qui consiste à tenter de construire une épistémologie à partir de l’histoire critique des systèmes de pensée : religions, mais aussi technique, philosophie, science, poésie… Cela ne signifie pas que ma théorie soit vraie (au contraire, je pratique avec allégresse le doute méthodique, notamment vis-à-vis de moi-même), mais cela veut dire qu’elle se base sur un corpus assez important de faits historiques et de raisonnements (introspectifs), et qu’elle relève du travail philosophique et non de la conversation de salon ou de talk-show.

Je tiens pour acquis mon existence (Descartes), ma conscience (Husserl), l’inéluctabilité de ma mort prochaine (Heidegger) et l’existence de milliards d’autres êtres qui me ressemblent plus ou moins (je repousse fermement le solipsisme). Voilà le socle de ma réflexion. Les douleurs de la maladie et du vieillissement me rappellent régulièrement la vérité de mon existence et de ma finitude.

Pendant cinquante années de recherche et d’enseignement, j’ai comparé minutieusement les systèmes de pensée apparus au cours des siècles, et je suis arrivé à l’idée (que j’exprime ici rapidement, de manière presque caricaturale) que seule la science conduit à des savoirs « vrais », c’est-à-dire en concordance avec le réel. L’efficacité de la technologie me semble fonder la valeur épistémique des disciplines « scientifiques ». Je ne prétends pas que les mythes, les religions, la philosophie, la poésie sont sans valeur, mais je constate que leurs assertions sont invérifiables. Je rejoins ainsi l’épistémologie du Cercle de Vienne et de Popper et de Bachelard, que j’ai complétée par les concepts de STI et d’instrumentation.

Ce « scientisme » ne doit pas être mal compris. Je ne prétends pas que la science sera un jour capable de répondre à toutes les questions, mais je pense qu’elle est seule à pouvoir répondre à quelques-unes. Les quelques doctrines des philosophes qui se sont avérées conformes au réel sont maintenant intégrées dans la science, comme l’atomisme de Démocrite ou la logique d’Aristote ou la mathématique de Pythagore.

En rapport avec la question de la science, il faut remarquer que les innombrables « visions du monde » se ramènent à deux positions contradictoires. Le « matérialisme » pose que seule la matière (ce qui est de même nature ontologique que le corps humain) existe. Les « idéalismes » posent que le réel est formé par la matière et par autre chose, de nature non matérielle (et donc inaccessible par les sens), qui forme le monde « spirituel ». Si le matérialisme est unique (la matière est une), les idéalismes sont innombrables, et l’on y trouve toutes les religions et la majorité des grands systèmes philosophiques (Platon, Plotin, Descartes, Kant, etc.).

L’histoire de la pensée peut se lire comme un combat multiséculaire entre les matérialistes (de Thalès à… moi-même !) et les idéalistes. Historiquement, les philosophes idéalistes « retrouvent » l’idée fondamentale de toutes les religions, idée apparue d’après les préhistoriens à la fin du Paléolithique, qui est l’idée que l’homme est formé d’un corps (matériel) et d’une âme (spirituelle).

A la fin du XXème siècle, dans le monde occidental, des raisons historiques complexes ont engendré un mouvement de pensée anti-science et anti-technique (guerres mondiales, bombe atomique, décolonisation…), bientôt suivi par un « retour du spirituel » que l’Histoire a fait coïncider avec une expansion spectaculaire de l’islam.

De nombreux Occidentaux, de culture chrétienne mais devenus de moins en moins pratiquants et développant même un anti-cléricalisme, condamnent les pratiques et croyances religieuses mais affirment s’intéresser à la « spiritualité », sorte de religion sans dogmes, sans rites et sans clergé, qui est la forme populaire de l’idéalisme.

C’est de cette spiritualité postmoderne que je dis qu’elle est un « vertige de l’ignorance ». La psychogenèse de la spiritualité est une succession de trois idées simples. Primo : je ne sais pas (et personne ne le sait de manière apodictique) s’il y a autre chose que la matière (c'est-à-dire que mon corps et ce qui y ressemble), peut-être un monde mystérieux que je visiterai après ma mort, ou peut-être un merveilleux univers où toutes les questions sont résolues. Secundo : j’éprouve parfois des émotions intenses : la perte d’une mère ou d’un fils, l’audition d’un quatuor de Beethoven, la lecture d’un chapitre de Bergson ou de Proust. Tertio : le vertige émotionnel et la curiosité insatisfaite se combinent à mon imagination – comme ce fut le cas chez mon ancêtre du Paléolithique – pour que j’élabore des idées de nirvana, de savoir suprême, de vie après la mort, et de Grand Tout Mystérieux.

La spiritualité est une réaction à l’ignorance et à l’espoir. Réaction naïve et illusoire, ou réaction « profonde » qui touche à l’absolument réel ?

JE NE SAIS PAS !

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Les livres qu'il faut avoir lus

16 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion

Sur Terre, deux milliards de braves gens croient qu'un dieu permet à quiconque de manger de la viande de porc, parce qu'ils ont lu quelques phrases extraites de livres rédigés, il y a 20 siècles, par des dirigeants d'une secte juive.

Un milliard de braves gens croient qu'un dieu interdit à quiconque de manger de la viande de porc, parce qu'ils ont lu quelques phrases extraites d'un livre rédigé, il y a 13 siècles, par des dirigeants d'une secte arabe.

Quelques milliers de personnes pensent qu'il n'y a ni dieux ni diables, ni anges ni démons, parce qu'ils ont lu (pas toujours in extenso) les livres d'Aristote et d'Epicure, de Spinoza, de La Mettrie et de Diderot, de Marx, de Nietzsche et de Freud, de Heidegger, de Sartre et de Camus, de Jean Rostand, de Jacques Monod, de Christian de Duve, de Michel Onfray et de Jean Baudet.

Et il y a aussi ceux qui ont préféré lire les romans d'Arthur Conan Doyle, d'André Gide, de Graham Greene, de Georges Simenon et de Frédéric Dard.

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Une analyse philosophique du djihad

22 Novembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Politique, #Religion, #Islamisme

Les tentatives d’explication du djihadisme contemporain par la doxa sont manifestement insuffisantes. A gauche, on retrouve les imprécations habituelles contre le « grand capital » et l’on présente les attentats des islamistes comme des épisodes de la lutte des classes. Ce sont des pauvres qui tuent des riches, et l’on n’hésite pas à faire des USA et de l’Occident les « responsables » du djihadisme. Entre parenthèses, je remarque que la doxa continue à appeler « pays riches » les Etats qui sont les plus endettés ! Le fameux complexe militaro-industriel responsable des tueries du 11 septembre, de Charlie-Hebdo et du Bataclan !!! A droite, on rend la gauche responsable de laxisme et d’angélisme, et l’on attribue le djihadisme nouveau (nouveau depuis quelques décennies, tout de même) à l’immigration massive et incontrôlée, qui fait venir sur le territoire des pays occidentaux des migrants nombreux, où l’élément musulman est largement majoritaire. La gauche ne veut pas voir le lien entre djihad et religion, quand la droite voudrait (espérons qu’elle se trompe) découvrir dans tout musulman un djihadiste qui s’ignore.

Les explications par l’économie, la sociologie ou la psychologie sont insuffisantes. Tous les pauvres ne massacrent pas au nom d’Allah ! L’origine sociale et le profil psychologique des djihadistes sont très divers, on trouve des musulmans de souche et des convertis récents à l’islam, on trouve des Arabes, des Russes, des Français, on trouve des hommes et des femmes. Les seuls points communs des combattants de la nébuleuse djihadiste, qu’on le veuille ou non, sont le goût de la violence spectaculaire et la référence à la religion mahométane.

Il faut donc aller au fond des choses, analyser les caractéristiques ontologiques de la condition humaine, et il faut étudier l’Histoire.

La notion de djihad remonte aux origines mêmes de l’islam, au VIIème siècle. Il s’agit du combat, de la lutte pour propager l’islam, par tous les moyens possibles, y compris par la force. On sait que l’irrésistible expansion de l’islam pendant les siècles qui ont suivi la mort de Mahomet s’est faite par l’épée, contrairement à l’expansion du christianisme qui, au début de son histoire, s’est faite par les discours. Du reste, la notion de « guerre sainte » est reprise par les chrétiens à la fin du XIème siècle, en réponse aux exactions commises contre les chrétiens par les musulmans à Jérusalem. Il résulte de ces données historiques irrécusables que le djihad est une idée religieuse, même s’il est évident que l’idée de combattre pour répandre une religion se mélangera à des motivations moins « spirituelles », économiques et politiques. Mais dans les multiples causes d’un fait humain (généralement complexe), il faut savoir distinguer la cause première, vraiment originaire, et les causes secondes.

D’où vient alors qu’une religion nouvelle détermine qu’il faut répandre cette croyance par la force des armes ? Il faut chercher dans les profondeurs de l’esprit humain, qui réagit selon les conditionnements locaux à la condition humaine de finitude. L’être humain est un être qui paraît dans le monde pour disparaître, mais avec la volonté (la poussée biologique) de persister dans l’être. Dès le développement du langage et de la conscience (il faut remonter à la Préhistoire), l’imagination invente une existence prolongée après la mort et s’attache fanatiquement à cette foi. C’est l’origine du fait religieux. Il appartient aux historiens d’essayer de comprendre pourquoi, par exemple, le Juif Jésus a voulu instaurer une foi nouvelle par la douceur alors que l’Arabe Mahomet a voulu imposer une foi nouvelle par la violence.

Reconnaître que le djihad est un élément constitutif de l’islam, et noter que les masses sont attachées souvent avec véhémence à leur religion, cela montre que les aventures d’Al-Qaïda, de Daech et des autres groupes islamistes ne sont que des péripéties dans la longue histoire des religions.

Il me semble que si l’on accorde une certaine valeur à la personne humaine, il faut combattre le djihad par les armes et aussi par la théologie. Peut-être les penseurs musulmans arriveront-ils à « moderniser » la notion de djihad, et à la débarrasser de ses appels à la violence. Est-ce se bercer d’illusions que d’espérer que bientôt les agnostiques pourront continuer de penser par eux-mêmes et que les croyants de toutes les religions pourront vivre leur foi dans la liberté, la sérénité et la fraternité ?

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Testament philosophique 7 (sur les religions)

20 Octobre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Religion

Mais au fait, qu'est-ce exactement que la philosophie ? C'est un mouvement intellectuel qui refuse d'accepter sans examen libre et approfondi toutes les propositions, d'où qu'elles viennent, en particulier les traditions religieuses. Pour moi, la philosophie est "une tradition qui refuse toutes les traditions". C'est donc le refus d'adhérer sans critique aux affirmations d'un autre, et même en fait à ses propres affirmations. La philosophie, c'est l'esprit critique tous azimuts. N'est donc pas philosophe celui qui adhère à une croyance, quelle qu'elle soit. Depuis ses 2.600 ans d'existence, la philosophie (elle fut inventée par le Grec Thalès, à Milet) n'a pu déboucher que sur le scepticisme, car jusqu'à présent aucun système de pensée n'a pu construire des propositions apodictiques (en dehors de la science, mais la science s'interdit d'explorer le domaine métaphysique).

L'antagonisme entre philosophie (unifiée par son projet critique) et religions (très nombreuses et en conflit) est donc au centre de la préoccupation des philosophes. L'étude des religions est une excellente introduction à l'anthropologie, car elle montre avec constance que la grande majorité des hommes n'arrivent pas à se soustraire aux traditions de leur tribu.

Les données statistiques sont évidemment très imprécises, mais l'on peut admettre comme ordre de grandeur que, sur 7,5 milliards d'êtres humains polluant notre belle planète il y a 2,5 milliards de chrétiens, 1,5 milliards de musulmans, 0,9 milliard d'hindous. Les trois plus "grandes" religions correspondent à 2/3 de l'Humanité. Les autres religions sont très diverses. Les spécialistes estiment qu'il n'y a que 2 % d'athées.

L'étude de l'Histoire et de l'Actualité montre que, de toutes les religions, l'islam est la plus agressive. Son extension, favorisée par des circonstances géopolitiques (de nombreux pays musulmans disposent d'importantes réserves de pétrole), semble inéluctable, à moins d'un sursaut des "intellectuels" qui se prétendent "progressistes". Dont la devise devrait être "liberté, égalité, lucidité".

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Louis Savary, poete de Dieu

7 Octobre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie, #Religion

Le poète belge Louis Savary (né à Wasmes en 1938) vient de faire paraître un nouveau recueil Ite missa est aux éditions Les Presses Littéraires (Saint-Estève, 100 pages). Depuis 1960 – année de sa première publication –, Savary a produit plus d’une trentaine d’ouvrages, dans lesquels il maîtrise avec justesse (et avec ce qu’il faut de fantaisie) l’art délicat de l’aphorisme, de la maxime, de la phrase courte qui en dit long. Il prolonge ainsi avec bonheur une tradition d’écriture dense qui remonte aux sentences morales de La Rochefoucauld et aux pensées de Blaise Pascal. Les aphorismes de Savary ne sont pas que de simples jeux de mots qui s’adressent à la rêverie du lecteur, ébranlant phantasmes mirifiques et visions troubles. Ces aphorismes sont d’authentiques raisonnements qui s’adressent à l’intelligence et ici, contrairement à la mode postmoderne à laquelle Savary ne cède pas, le bon sens s’accorde toujours avec la rime. Il ne s’agit pas, comme chez trop de poètes contemporains, d’associer trois mots (parfois quatre !) incongrûment choisis pour étonner le lecteur par un « poème » qui ne dit rien, mais chaque phrase de Savary donne à penser. Certes, le poète reste au seuil de la philosophie, il se promène dans le labyrinthe des mots avec un joyeux plaisir, et dédaigne d’en trouver la sortie pour mêler ses réflexions aux syllogismes austères du philosophe. Mais cela est juste et bon : le poète est un artiste qui construit des phrases (des vers) avec des mots, ouvrant à la compréhension des concepts qui est l’objectif de la philosophie.

Et dans le présent ouvrage, Savary nous parle de Dieu en interprétant son silence : Dieu est une subtile coïncidence / entre le désir de l’homme / et son impuissance à l’assouvir. Ou encore : Dieu / des gens ne l’ont jamais cherché / ils l’ont trouvé tout de suite. Et encore ceci, particulièrement concis, et qui vaut toute une bibliothèque de théologie : Dieu existe-t-il ? / Dieu seul le sait !

Avec un peu de cet humour qui est, comme on sait, la politesse du désespoir, le maître ès aphorismes Louis Savary s’est fait, en une centaine de petits poèmes très brefs, théologien. Petits poèmes qui scandaliseront les bigots et les fanatiques, qui les liront comme autant de blasphèmes. Mais les seuls poèmes qui comptent n’ont-ils pas forcément quelque chose de blasphématoire ?

La couverture de ce beau livre est ornée d’un dessin qui évoque la balade des pendus de Villon, et porte une pancarte noire où est inscrit en grandes lettres blanches « Je suis poète ». Evidente allusion au terrorisme actuel d’inspiration religieuse, qui massacre les libres penseurs et assassine les vrais poètes.

Je ferais bien un aphorisme, à mon tour : Dieu est muet, mais est-il aussi sourd ? / N’entend-il pas les kalachnikovs qui tuent les chercheurs de vérité ?

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