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Jean C. Baudet

Jean Baudet et l'Oubli de la Technique

27 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Technique

On présente généralement la philosophie de Martin Heidegger comme construite sur le geste initial de sa dénonciation de « l’Oubli de l’Être » (en 1927), quand il explique qu’Anaxagore, Socrate, Platon, et puis la plupart de leurs successeurs, négligent de s’interroger sur l’Être, comme l’avaient fait (fondant la philosophie) Thalès de Milet et ses disciples. Après les présocratiques, qui avaient magistralement identifié l’Être et la physis, la philosophie s’en détourne pour instaurer une métaphysique du logos, tournant à vide. Semblablement, on pourrait dire que j’ai entamé mes réflexions en dénonçant « l’Oubli de la Technique », pointant comme conduisant à des délires d’interprétation quasi mystiques la forclusion de la Technique par la philosophie contemporaine. Le cas de Heidegger étant d’ailleurs paradoxal, d’abord parce qu’il consacre quelques grands textes à l’analyse de la Technique, mais surtout parce qu’il voit dans la Technique la plus récente (que nous préférons appeler Technologie) ce qu’il appelle « l’achèvement de la métaphysique » et, en somme, ce qui permet de dévoiler l’Être, de le mettre à nu.

En effet, en avril 1978, quand nous fondâmes une revue d’histoire de la Science et de la Technologie, le choix du titre (Technologia) n’était pas dénué d’arrière-pensées. Il s’agissait de proclamer le primat de la Technique sur la Science et sur la Culture ! Il s’agissait de critiquer la négligence du fait technicien par la plupart des courants de la pensée moderne, alors même que la Technique se transformait en Technologie et atteignait une efficacité inouïe et spectaculaire qui n’aurait pas dû échapper à des « penseurs ». Je n’étais fort heureusement pas le seul à m’intéresser philosophiquement au caractère anthropique (et donc existentiel) de la Technique (voir mon livre Le Signe d’humain, 2005), et je dois citer au moins les historiens français Maurice Daumas et Bertrand Gille, le sociologue américain Melvin Kranzberg, et les philosophes Don Ihde, Jean-Claude Beaune, Bernard Stiegler… Celui-ci a proposé une remarquable analyse de la Technique, en 1994, dans La technique et le temps. La faute d’Epiméthée.

Le mythe des Titans Epiméthée et Prométhée montre les racines profondes du rejet, voire du mépris de la Technique par l’intelligentsia, dont on trouve les traces dans la mythologie grecque, avant même le temps des philosophes d’avant Socrate. Pour ma part, j’ai analysé l’Odyssée comme une interprétation par le Poète du sentiment ambivalent de l’homme face à la Technique : fascination admirative et détestation forcenée. En concevant et en construisant le Cheval de Troie, engin technique de poliorcétique magistralement efficace pour vaincre les fortifications d’Ilion, Ulysse encourt la malédiction des dieux…

Epiméthée ayant pourvu tous les animaux de moyens de résister à l’hostilité de la Nature (course rapide, griffes puissantes, camouflage, toisons pour résister au froid…) avait – c’est sa faute – négligé de munir l’homme d’armes adéquates, le condamnant à vivre médiocrement, grattant le sol pour trouver un peu de nourriture et constamment menacé par de dangereux prédateurs. Pour réparer cette faute, Prométhée entreprend de voler aux dieux olympiens les techniques, dont le précieux art de faire du feu, de les offrir à l’humanité et donc de changer radicalement la condition humaine. Prométhée en sera cruellement puni, et la Technique (volée aux dieux !) sera maudite…

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Pierre-Jean Foulon visite le neant

25 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie

Il y a deux cents ans, Hölderlin questionnait, solennellement (et en allemand) : "Pourquoi des poètes en ces temps de misère ?". La question est peut-être plus pertinente encore en Belgique, en 2016 ! En tout cas, les éditions du Spantole, à Thuin (Wallonie), viennent de publier une intéressante plaquette de 27 poèmes courts, sous le titre Voyage au pays du néant provisoire, du poète Pierre-Jean Foulon. Pourquoi ce voyage poétique au temps de la terreur, du fanatisme, des bouleversements de l'atmosphère ? Peut-être, tout simplement, pour faire passer le temps, pour aider le lecteur (et l'auteur, avant lui) à supporter les misères du siècle, à donner un peu de plaisir (c'est toujours bon à prendre) dans l'agencement heureux de verbes, de substantifs et d'adjectifs. Car la poésie - comme la philosophie, sa cousine - n'a que des mots pour parler de l'être et du néant, et pour nous inviter à des voyages d'évocation (luxe, calme, volupté...) ou à des rêves héroïques.

Le néant dont le poète nous propose la visite est celui (qu'on espère provisoire) d'une opération chirurgicale. Vingt-sept tableautins nous conduisent de la chambre du patient aux salles d'examens (toute une machinerie savante), aux longs couloirs (" Rien n'est plus étrange / que ce lit roulant / qui m'emmène gisant mobile "), et finalement au seuil de la salle d'opérations. Les tableaux descriptifs d'un "voyage" sont très réussis, n'utilisant que les ressources de la vision (" d'un azur plus léger que le ciel ") et de l'audition (un poème est consacré à Beethoven). J'aurais, pour ma part, ajouté quelques notes olfactives et gustatives. Mais c'est - forcément ! - affaire de goût.

J'ai déjà signalé dans ce blog combien je déteste la poésie postmoderne minimaliste, qui n'est qu'ésotérisme naïf, insuffisance de travail, escroquerie, imposture, snobisme, pédantisme et néant définitif. La poésie de P.J. Foulon est tout le contraire : clarté du propos, finesse de l'expression, consistance esthétique, simplicité élégante, authenticité de l'émotion.

Comme toujours quand la poésie est riche, plusieurs lectures sont possibles. Plutôt que de raconter un séjour chez les "hommes en vert", le poète a peut-être voulu donner une célébration de la technologie médicale, qui prolonge l'être, en attendant le néant ?

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Jean Baudet est malade

24 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Matérialisme

J'ai mal dormi cette nuit, j'ai un peu de fièvre et je me sens encore plus fatigué que d'habitude. J'ai cependant pris mon petit déjeuner avec plaisir (deux tranches de pain aux raisins tartinées de beurre et de confiture). Mais je n'ai pas la force de rédiger une chronique aujourd'hui. Encore la maladie est-elle un beau sujet de méditation : il suffit d'une bactérie microscopique, ou d'un virus plus microscopique encore pour passer - sans que la fameuse liberté des idéalistes façon Jean-Paul Sartre y puisse rien faire - de l'être au non-être ! Je me morfonds donc dans ma vieille bergère, admirant les rayons solaires qui illuminent ma bibliothèque où je passe l'essentiel de mes jours. "Je pense donc je suis" devient "j'ai mal - notamment au fond du pharynx - donc j'existe encore un peu". Il faut une sacrée bonne santé pour s'enthousiasmer d'idéalisme et de mystérieuses entités spirituelles dans l'au-delà ! Le matérialisme démontré par la morbidité !

Je m'excuse auprès de mes lecteurs, habitués ou occasionnels : ma chronique de ce beau jour d'hiver sera sénile, égrotante, valétudinaire et cacochyme. Mais que mes ennemis, que je voue aux gémonies, patientent : je ne suis pas encore à l'agonie !

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Jean Baudet distingue la science et la philosophie

22 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Science

La récente parution de mon livre Les plus grandes dates de la science me replonge au coeur du travail épistémologique, où il s'agit d'évaluer les connaissances humaines, et donc de comparer les différents systèmes de pensée. On ne peut le faire que par l'étude attentive de l'évolution de ces systèmes au cours de l'Histoire - c'est ce que Michel Foucault appelait "archéologie des savoirs". Les deux systèmes de pensée les plus élaborés, les plus aboutis, sont la philosophie et la science, dont l'origine est d'ailleurs commune : le geste sublime de Thalès de Milet, qui vers 600 avant l'ère chrétienne rejette toutes les traditions (grecques et étrangères) et entreprend de penser par lui-même, soumettant ses idées à la critique.

Pendant des siècles, avec des chercheurs comme Aristote, Epicure, Archimède, Ptolémée et beaucoup d'autres (tous Grecs, puis il y eut quelques Romains, comme Pline l'Ancien ou Boèce), on appelle ce travail la philosophie, ou la science (épistèmè en grec, scientia en latin). C'est à la fin du Moyen Âge que "philosophie" et "science" vont se distinguer. Les deux activités ont pour objet de connaître la nature des choses, de toutes les choses qui existent vraiment (natura rerum), ce que les "philosophes" appelleront (depuis Aristote) l'Être, et que les "scientifiques" appellent l'Univers. Dans mes travaux antérieurs, j'ai montré que ce qui distingue la science de la philosophie est le recours à l'instrumentation (donc à la technique), ce qui rend la science prédictive, vérifiable et perfectible.

L'étude comparée de l'histoire de la philosophie et de l'histoire de la science révèle un contraste saisissant. Le progrès de la philosophie est extrêmement lent, et ses acquis indiscutés sont très peu nombreux. Le progrès de la science est en accélération constante, et ses acquis amplement vérifiés sont innombrables.

Se pose alors une question redoutable. La philosophie, parce qu'inféconde, est-elle inutile ? Certes non ! Elle est même plus que jamais indispensable, à l'heure où l'Humanité est travaillée par des idéologies mortifères nauséabondes. La philosophie doit, plus que jamais, être enseignée (dans sa "docte ignorance") à la jeunesse, et doit encore, comme depuis Platon, être proposée aux dirigeants politiques, car pour devenir "citoyen du monde", ou pour diriger une collectivité humaine, il faut plus de doutes que de certitudes, et davantage d'esprit critique que de dogmatisme.

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Jean Baudet resume l'histoire de la science

21 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science

Mon dernier livre vient de paraître : Les plus grandes dates de la science (La Boîte à Pandore, Paris, 317 pages). C'est le résultat de 48 ans de recherches et de réflexions, puisque c'est en 1968 que je commence à enseigner l'histoire des sciences (au Burundi), et que je rédige mes premières fiches, tout en enseignant également la philosophie. En 1978 je fonde la revue Technologia, dédiée à l'histoire de la science et de la technologie, et en 2002 j'entame la publication d'une "Histoire générale de la science" qui, en 9 volumes et plus de 3.000 pages, sera achevée en 2009. Depuis 2009, j'ai encore publié des ouvrages plus pointus, notamment sur les femmes dans la recherche scientifique, sur les erreurs de la science, sur les rapports entre science et industrie, et bien sûr, j'ai utilisé les résultats de mes recherches pour développer une épistémologie.

Mon dernier ouvrage est donc un travail de synthèse, qui cherche à mettre en évidence les étapes décisives du développement de la pensée scientifique, depuis les premières réflexions de Thalès de Milet (vers 600 avant notre ère) sur la nature des choses (natura rerum) jusqu'à la découverte du boson de Higgs (en 2012). Le livre se lit comme un récit d'aventures (les aventures de l'esprit humain), ou se consulte comme un ouvrage de référence, permettant de situer dans le temps les grandes théories et les découvertes majeures. Il s'adresse donc à la fois au "grand public" et aux spécialistes de l'histoire des idées : philosophes, psychologues, sociologues, historiens, économistes, journalistes. Quant aux scientifiques (physiciens, chimistes, biologistes...), ils y découvriront avec intérêt les grands moments de l'histoire de leur discipline.

Il me semble que ce livre pose une question délicate aux éducateurs, aux pédagogues et aux réformateurs sociaux, celle de la "culture générale". Pour former, en 2016, des "hommes cultivés", des "électeurs autonomes et responsables", des "citoyens du monde", faut-il initier la jeunesse à l'histoire des batailles, des invasions et des superstitions, à l'histoire des peintres et des sculpteurs, à l'histoire du théâtre, des romans et des poèmes, ou faut-il l'initier à l'histoire de la science ? Faut-il connaître les oeuvres de Jules César, de Louis XIII et de Louis XIV, de Winston Churchill, ou les accomplissements d'Aristote, de Copernic, de Newton, de Darwin, d'Einstein ? Faut-il enchanter, avec Baudelaire et Rimbaud, ou faut-il entraîner à la rigueur, avec Lavoisier et Bourbaki ?

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Jean Baudet a la Foire du Livre

20 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Littérature

Hier après-midi, j'étais à la Foire du Livre, à Bruxelles, pour une séance de dédicaces de mes derniers livres, au stand des éditions Jourdan et La Boîte à Pandore. Foule et cohue. Bruits et mouvements. Comme une ferveur, aussi, car les visiteurs, les exposants et bien sûr les auteurs communient dans la vénération des livres, glorieux véhicules de la pensée humaine. Pensée vénérable, tant du moins qu'elle ne devient pas unique.

J'ai donc, à l'encre bleue et d'une écriture devenue tremblotante, dédicacé mes ouvrages "à Raphaël" et "à Marie", "à Camille" et "à Christiane", et à quelques autres.

La Foire du Livre est l'occasion de revoir des amis et des ennemis du petit monde des lettres belges. Je ne citerai pas mes ennemis, que je n'ai fait que croiser. Quant aux amis, je n'en ai pas vu beaucoup, soit du fait qu'en somme je n'en ai que fort peu, soit parce que je ne suis resté que quelques heures. Mais j'ai tout de même eu le plaisir de revoir l'éditeur Alain Jourdan et sa vaillante équipe, ainsi que le poète Jean Botquin, l'écrivain Jacques Goyens, la grammairienne Michèle Lenoble-Pinson, l'écrivain-éditeur Stephan Van Puyvelde.

Mais qu'il est difficile, dans le brouhaha d'une foule avide de lire (pour se distraire ou pour s'instruire ?), d'expliquer aux chalands que l'on s'efforce, dans des livres successifs (depuis 1986), de participer à l'effort philosophique en étudiant, jusque dans les détails, l'histoire des religions, l'histoire de la philosophie, l'histoire de la science, l'histoire de la technique, et l'histoire de la cuisine.

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Les livres qu'il faut avoir lus

16 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion

Sur Terre, deux milliards de braves gens croient qu'un dieu permet à quiconque de manger de la viande de porc, parce qu'ils ont lu quelques phrases extraites de livres rédigés, il y a 20 siècles, par des dirigeants d'une secte juive.

Un milliard de braves gens croient qu'un dieu interdit à quiconque de manger de la viande de porc, parce qu'ils ont lu quelques phrases extraites d'un livre rédigé, il y a 13 siècles, par des dirigeants d'une secte arabe.

Quelques milliers de personnes pensent qu'il n'y a ni dieux ni diables, ni anges ni démons, parce qu'ils ont lu (pas toujours in extenso) les livres d'Aristote et d'Epicure, de Spinoza, de La Mettrie et de Diderot, de Marx, de Nietzsche et de Freud, de Heidegger, de Sartre et de Camus, de Jean Rostand, de Jacques Monod, de Christian de Duve, de Michel Onfray et de Jean Baudet.

Et il y a aussi ceux qui ont préféré lire les romans d'Arthur Conan Doyle, d'André Gide, de Graham Greene, de Georges Simenon et de Frédéric Dard.

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Tous les hommes sont-ils egaux ?

15 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Politique

J’ai envie de consacrer ma chronique de ce beau jour d’hiver à une question philosophique et politique cruciale et particulièrement obscure. Que l’on ne s’y trompe pas ! Je ne prétends pas la résoudre en quelques lignes, mais je voudrais prendre le problème par le biais de la physique et de la métaphysique, ce qui est le programme du philosophe. Il ne s’agit pas de se laisser envahir par les bons ou les méchants sentiments, qui conduisent à un égalitarisme niais ou à des formes de racisme plus niaises encore. La question est : tous les hommes (femmes comprises) sont-ils égaux ? Ont-ils la même valeur ? La même importance ? Et peut-on accorder la même considération à Ludwig van Beethoven, à Albert Einstein, à Adolf Hitler et à Angela Merkel (je prends comme exemples des Allemands, pour simplifier en éliminant la question des nationalités, car « les Français valent-ils les Allemands ? » est un aspect du problème égalitaire que je ne vais pas aborder aujourd’hui).

De célèbres déclarations solennelles prétendent que « tous les hommes sont égaux », et précisent « égaux en droit », car enfin il serait difficile d’admettre que les hommes sont égaux à tous points de vue : qui oserait nier la différence entre un chauve et un chevelu, entre un surdoué et un imbécile (je rappelle que les psychologues établissent statistiquement que dans toute population suffisamment vaste il y a environ un quart d’imbéciles, que l’on peut appeler, selon ses choix terminologiques, des oligophrènes ou des cons).

On admet généralement – et il me semble difficile de le nier – que les caractères, particularités, capacités et compétences d’un être humain dépendent d’un double déterminisme, qu’avant le XXème siècle on appelait l’inné et l’acquis, et que l’on définit aujourd’hui comme la détermination génétique (l’ADN des gènes portés par les chromosomes) et comme la détermination du milieu (l’environnement familial et social). Ces deux causalités expliquent de manière satisfaisante l’immense diversité des espèces humaines et préhumaines apparues sur Terre à des milliards d’exemplaires depuis quelques millions d’années. Avec par-dessus tout la grande différence entre les femelles (chromosomes XX) et les mâles (XY).

Comment passer de cette inégalité en fait considérable (comparez un prix Nobel avec un « homme de la rue ») avec l’égalité de droit ? Pourquoi, au nom de quoi, un tel devrait-il avoir les mêmes droits que tel autre ? C’est la question que se posait déjà Platon dans ses écrits proposant une organisation de la polis (la cité), c’est-à-dire une politique. C’est la question que se reposait Karl Popper dans son livre (en deux tomes) de 1945, après avoir pu observer les horreurs du nazisme de Hitler et du communisme de Staline : The open society and its enemies. 1. The spell of Plato ; The open society and its enemies. 2. The high tide of prophecy : Hegel, Marx and the aftermath (G. Routledge & sons, Londres).

Il me semble que la formation de l’égalitarisme correspond à l’idée d’une sacralisation de la personne humaine, que l’histoire de la pensée peut reconstituer depuis ses origines préhistoriques. C’est par la possession d’une « âme » (éventuellement créée par les dieux) que l’homme est sacré, transcendentalement distinct de la bête, ce qui fonde l’humanisme et l’égalitarisme politique. La physique, c’est-à-dire la science (basée sur l’observation commune), explique la diversité. La métaphysique, en réaction, invente l’égalité.

Comme la démocratie, l’égalitarisme est une invention, une technique de gouvernement. L’égalitarisme repose sur une idée invérifiable, celle de la valeur de toute personne humaine, qui est peut-être une superstition, et l’on donne les mêmes droits à un assassin pédophile, à un terroriste islamiste et à une paisible mère de famille. L’égalitarisme est indéfendable par la rationalité. Mais tous les autres systèmes politiques sont bien pires ! Popper voulait, après les désastres de 14-18 et de 39-45, une « société ouverte ». Nous n’y sommes pas encore. Et même, il me semble percevoir des signes de régression. La civilisation, comme l’économie, serait-elle cyclique ? Pour le philosophe, les hommes sont profondément inégaux, cela fait partie de leurs « existentiaux » (Heidegger). Mais il faut que, dans leurs différences, ils s’organisent pour vivre ensemble, comme s’ils étaient égaux. Ce problème politique ne ressemble-t-il pas à la quadrature du cercle des géomètres ?

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Sur les ondes gravitationnelles

13 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Physique

Sur les ondes gravitationnelles

Pendant que les philosophes, généralement solitaires, se morfondent de ne pas arriver à cerner les déterminations de l’Être, les scientifiques, associés en équipes parfois très nombreuses, continuent d’explorer l’Univers avec enthousiasme. Avant-hier, à Washington, la NSF (National Science Foundation des USA) annonçait, lors d’une conférence de presse, une découverte décisive et même vraiment sensationnelle. Une équipe de chercheurs et d’ingénieurs avait pu démontrer l’existence d’ondes gravitationnelles. Ces ondes avaient été prédites par Einstein en 1916 et décrites théoriquement dans un article de 1918 : « Über Gravitationswellen » (Sitzungsberichte der Preussischen Akademie der Wissenschaften, pages 154-167). On sait que l’inventeur de la Théorie de la Relativité a fait diverses prédictions (augmentation de masse des électrons accélérés, inertie de l’énergie, photons, laser, déviation de la lumière par les étoiles, mouvements du périhélie de la planète Mercure…). Toutes ces prévisions ont été expérimentalement vérifiées, et la dernière, celle des ondes de gravitation, vient de l’être : c’est ce qu’a annoncé la NSF, cent ans après la réflexion (géniale) d’Einstein. Voir, sur Einstein et la Relativité, mon livre Histoire de la physique, Vuibert, Paris.

Je n’ai pas la place, dans cette chronique, pour expliquer dans le détail ce que sont ces fameuses ondes. Je voudrais simplement montrer, sur cet exemple, comment les idées des scientifiques s’enchaînent et progressent, contrairement à celles des philosophes qui s’opposent et stagnent…

Après l’hypothèse héliocentrique du Polonais Copernic (1543), l’Allemand Kepler découvre les lois des mouvements des planètes et l’Italien Galilée découvre celles de la chute des corps. En 1687, l’Anglais Newton réalise une magistrale synthèse entre les lois de Kepler et de Galilée, et découvre ainsi la gravitation universelle. Deux masses s’attirent par l’effet d’une force de gravité. En 1865, l’Anglais Maxwell émet l’hypothèse de l’existence d’ondes électromagnétiques (qui seront découvertes en 1888 par l’Allemand Hertz). Au début du XXème siècle, les physiciens arrivent à comprendre que l’attraction entre deux charges électriques est due à ces ondes de Maxwell, et établissent notamment qu’une charge électrique accélérée émet un rayonnement d’ondes électromagnétiques. En 1905, Einstein élabore la Théorie de la Relativité restreinte. Les années suivantes, il la généralise et développe la Théorie de la Relativité générale. Dans ce cadre théorique qui utilise notamment les ressources de l’analyse tensorielle, Einstein propose une solution au problème qui intriguait déjà Newton : comment la force de gravité se transmet-elle du corps attirant au corps attiré ? Idée simple : puisque la force électrique se transporte par les ondes de Maxwell, la force gravifique doit se transporter par d’autres ondes, encore à découvrir.

Le problème, c’est que les calculs montrent que les ondes d’Einstein doivent être extrêmement plus faibles que les ondes de Maxwell, et donc leur détection est très difficile. Pour produire des ondes gravitationnelles détectables, il faut accélérer des masses plus grandes que la masse du Soleil ! En 2015, au LIGO (Laser Interferometer Gravitational-wave Observatory, fondé en 1992 et divisé en deux sites aux USA éloignés de trois mille kilomètres), une grande équipe américano-européenne parvient à détecter les ondes de gravité émises par la fusion de deux trous noirs, événement qui a eu lieu, bien loin d’ici, il y a plus d’un milliard d’années. Une fois de plus, Einstein avait raison. Hier, un article de 16 pages, signé par des dizaines de physiciens, paraît dans les Physical Review Letters : « Observation of gravitational waves from a binary black hole merger ».

Voilà une goutte de lumière dans un océan de malheur : Scientia vincere tenebras ? Comme je voudrais y croire ! Pendant que les philosophes s’opposent férocement entre idéalistes et matérialistes, comme je souhaite que, partout dans le monde, la science et l’éducation parviennent à vaincre les ténèbres, c’est-à-dire la superstition, l’obscurantisme, le fanatisme, les slogans simplistes et les activismes stériles. Mais ce n’est pas si simple. Le LIGO a coûté des centaines de millions de dollars. Produits par le capitalisme US.

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Lettre a un jeune homme de 18 ans

12 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Cher Ami,

Tu es bien jeune, et je suis bien vieux, ce qui m’autorise à te tutoyer, non par condescendance mais par affection, et parce que nous sommes, toi et moi, engagés dans la même aventure, qui est l’existence. La « vie », si tu préfères. Je te tutoie, parce que j’éprouve une vive sympathie pour ta juvénile ardeur, pour tes espoirs, pour tes projets qui prennent forme, car avec presque deux décennies d’âge, tu entres maintenant dans la vie « adulte ». Parce que tu rencontreras, comme moi, des hommes et des femmes, quelques humains que tu admireras peut-être, beaucoup d’imbéciles et de méchants, qu’il te faudra éviter, et j’espère que tu échapperas à la jalousie des médiocres, aux manigances des escrocs, aux agissements des voleurs, aux coups des assassins, et à la sotte fureur des fanatiques de toutes les causes.

Tu es maintenant en pleine possession de tes moyens physiques et mentaux, tu as échappé aux maladies infantiles et aux dérèglements de l’adolescence, et te voilà au seuil d’une longue vie, dont la fin n’est pour toi qu’une idée théorique, abstraite, à laquelle tu ne penses guère. Tu as tant à faire ! Chercher un logement, trouver une compagne pour tes ébats sexuels, auxquels tu attribues tellement d’importance, revoir quelques amis pour rire et danser, avoir un emploi, c’est-à-dire une source régulière de revenus. C’est que tu as bien compris que pour avoir à boire, à manger, à fumer, et ne serait-ce que pour acquérir une chemise ou un bonnet de laine, il faut de l’argent. C’est une des premières vérités de la situation humaine que tu rencontres : on n’a rien pour rien ! Je te le dis. Ceux qui affirment avec un air inspiré que « l’argent ne fait pas le bonheur » sont des hypocrites ou des idiots, et parfois de dangereux manipulateurs. Certes, il ne suffit pas d’un paquet d’euros ou de dollars pour bien vivre, et des choses ne s’achètent pas, mais avant même de rêver aux béatitudes, il faut de l’eau potable, du pain quotidien, cinq fruits et légumes par jour, trois produits laitiers par jour, et un peu de chlorure de sodium, qui vient de la mer lointaine. Ces substances indispensables sont produites et véhiculées par des hommes, difficultueusement, et qui demandent une juste rémunération de leur labeur. Ne l’oublie jamais. L’homme, avant d’être un être qui parle, un être qui pense, un être qui compose des symphonies et des chansons, est un être qui doit manger tous les jours !

Je ne suis pas un moraliste, je ne donne de leçons à personne (mais j’ai quand même, il y a bien longtemps, enseigné la philosophie à des jeunes gens de ton âge), je ne fais que penser et tenter de partager le résultat de mes réflexions. Tu en feras ce que tu voudras, et même rien, si tu le souhaites. Ce n’est jamais que la vie d’un homme, c’est-à-dire rien à l’échelle de l’Univers. Les hommes ont-ils une « valeur » ? Je n’en suis pas trop sûr, si on les évalue d’après leurs productions, comme on apprécie les arbres à leurs fruits. Je ne suis pas de ceux qui font de la vie humaine une chose « sacrée », car je suis arrivé, après bien des lectures et des réflexions, à tenir le « sacré » comme une illusion, née des peurs ancestrales. Mais j’ai la prudence de ne présenter cette désacralisation de l’humain que comme une hypothèse, probablement invérifiable. Le fait est que cela m’a donné beaucoup d’ennemis, parmi la vaste peuplade des humanistes de toutes les obédiences. Mais la recherche philosophique n’a pas pour but de se faire des amis, ni de faire plaisir à ses lecteurs. Je n’ai pas envie de développer – tu te feras toi-même une idée sur la valeur de l’humanité et des humains –, mais je te donne un seul exemple de l’hostilité qui m’entoure. J’ai souvent dit, dans mes écrits, qu’un boulanger ou un cuisinier (ou un chef d’entreprise) sont plus utiles et dès lors plus « importants » qu’un poète ou un ventriloque. Ou même que certains romanciers goncourtisés. Tu penses si cela a plu dans les milieux littéraires ! Je répète que la boulangerie, la boucherie-charcuterie et l’épicerie sont plus importantes que les littérateurs, philosophes compris. Tu penses si cela jette un froid dans les universités et les académies ! Même si je reconnais volontiers l’immense talent de certains écrivains. La lecture de quelques-unes de leurs œuvres m’a emporté jusqu’à des sommets de jouissance intellectuelle, et j’en suis infiniment reconnaissant à leurs auteurs. Mais que vaut un roman de Michel Tournier ou une thèse de Natacha Polony à côté d’un cassoulet, d’une saucisse de Toulouse, d’un baba au rhum, d’un verre de bourgogne ? L’homme ne vit pas seulement de pain, mais les phrases, même les plus sublimes, ne le remplacent pas !

Mais revenons à toi, alors que ta vie commence, que tu es vigoureux et enthousiaste, et que tu cherches peut-être des repères pour organiser ton bonheur. Tu as peut-être entendu ou lu que « la philosophie est la recherche du bonheur ». C’est, en tout cas, la définition qu’en donnaient les intellectuels grecs il y a plus de deux mille ans, Pythagore, Platon, Epicure et quelques autres. Mais ils se disputaient beaucoup sur les moyens d’y arriver.

J’ai cherché moi aussi le chemin du bonheur, lisant les dialogues de Platon, les traités d’Aristote, et aussi les philosophes plus récents. Je ne l’ai pas trouvé, même si, tout au long de ma vie, j’ai mangé du cassoulet et des saucisses de Toulouse, et si j’ai vidé d’innombrables bouteilles de bourgogne (au moins, j’ai eu des moments de bonheur).

Je t’ai dit ma sympathie, et j’éprouve une vive réticence à t’accabler d’idées sombres et de pessimisme morose. Comme j’aimerais te répéter que « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » ! Mais c’est l’espoir d’une entrée en agonie un peu retardée. Comme j’aimerais t’annoncer que « nous irons tous au Paradis » ! Mais je suis loin d’en être sûr. Comme j’aimerais te révéler que « la vie est belle » ! Mais je ne peux pas oublier que des millions de braves gens sont torturés par la faim, par la maladie, par la désespérance, et même par la haine et la malveillance d’autres hommes. Tu n’as que dix-huit ans et « l’avenir est devant toi », mais tu connais déjà quelques signes de la sottise et de la hargne de certains humains, tu sais qu’il y a des guerres un peu partout dans le monde, et puisque tu vis à Bruxelles, tu n’ignores pas qu’il y a, à Molenbeek-Saint-Jean et dans d’autres lieux d’Europe, des hommes qui se cachent pour préparer des massacres au nom d’idées nées, il y a plus de mille ans, dans une oasis des déserts d’Arabie.

J’ai cherché le chemin du bonheur toute ma vie, écrivant et publiant des textes quand j’avais un peu avancé dans ma recherche, et le doute m’a servi de méthode. Car j’ai constaté, comme tant de philosophes et de penseurs avant moi, qu’il arrive que l’homme se trompe ou qu’il mente. Quand l’un me dit qu’il y a trois personnes en Dieu, que l’autre me dit que les dieux ne sont que des constructions de l’imagination humaine, il faut bien que l’un des deux soit dans l’erreur. Mais qui ? J’avais à peu près ton âge, au début des années 1960, et sans doute avais-je les mêmes aspirations que toi, avoir une maison, un emploi, une femme, quand je suis entré en philosophie. Ne t’étonne pas de mes trois désirs. Le grand Aristote a écrit quelque part (je crois que c’est dans son Ethique à Nicomaque) que pour qu’un homme soit heureux, il faut d’abord, condition préalable, qu’il ait « une maison, un bœuf de labour, et une femme ». C’était donc vers 1965, quand j’ai commencé mes études de philosophie. J’ai pris pour résolution (comme l’avait fait solennellement René Descartes) de rejeter toutes les traditions, aussi vénérables soient-elles, et même si elles étaient considérées, parfois, comme sacrées par des millions ou des milliards d’individus. Je voulais n’admettre comme « vérités » que des propositions qui s’imposeraient à moi avec toute la puissance (apodictique, disent les érudits) de l’évidence. Ainsi, ne sais-je pas si des dieux existent, et si les âmes des hommes sont immortelles, mais je sais de manière sûre que j’ai le nez au milieu du visage.

Cinquante ans plus tard, mon stock de vérités est bien maigre. Je ne suis guère plus avancé, sur les « grandes questions », que Socrate qui avouait « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Socrate a eu la sagesse de ne rien écrire. Moi, j’ai publié 40 livres et des centaines d’articles, mais ça n’y change rien ! Au moins je peux proclamer que mon ignorance est docte.

Je ne donne pas de leçons, je ne donne pas de conseils pour mieux vivre, et je ne propose même pas le bourgogne plutôt que le bordeaux. Je suis matérialiste, je pense que l’Être des philosophes coïncide parfaitement avec l’Univers des astronomes et des cosmologistes, avec la matière des physiciens et des chimistes, mais pense par toi-même, et fais-toi une opinion. Je suis athée, je pense que les dieux, les âmes et les autres entités spirituelles sont des illusions créées par l’imagination activée par les émotions, mais interroge-toi sans peur et sans te laisser influencer par les traditions d’ailleurs contradictoires des différents peuples qui polluent notre belle planète. Deviens shintoïste, ou hindouiste, ou adepte du vaudou ou de l’astrologie, ou jette aux orties toutes les croyances. Mais si tu crois, demande-toi d’où te vient cette croyance singulière, et pourquoi Bouddha plutôt que Manès, ou Mahomet plutôt que Jésus de Nazareth et Paul de Tarse ? Car si tu veux « être un homme », il me semble que tu dois t’efforcer de penser, c’est ce qui te distingue de l’animal. Tu dois critiquer sans relâche les affirmations que certains veulent t’imposer. Je suis arrivé à la conclusion, après bien des lectures, après bien des méditations, que le seul moyen dont dispose l’homme pour acquérir des savoirs vrais (en concordance avec le réel) est sa pensée (c’est-à-dire son cerveau), encore sa pensée doit-elle être entraînée pour ne pas tomber dans l’erreur. Cet entraînement s’appelle la « méthode scientifique ». La majorité des hommes se méfient de la science, la rejettent même au nom de leur « foi », ou ne veulent pas l’entendre parce que ses messages sont désespérants. Mais compare les innombrables acquis vérifiés par la physique, la chimie et la biologie avec les affirmations si diverses des mythes, des religions, des idéologies. Ne rejette pas sans réflexion des propositions sous le prétexte qu’elles ne te plaisent pas. On ne cherche pas la vérité comme on choisit un fromage ou un lieu de villégiature.

Mon message, mon cher Ami, est sombre et désespéré. Tu auras l’occasion, pendant une vie plus ou moins longue, d’apprécier si j’ai tort ou raison, notamment quand tu perdras ta mère ou peut-être un fils, quand tu deviendras peut-être diabétique, ou cancéreux… Tu peux jeter ma lettre au feu, et tu peux oublier ce que je t’ai écrit en écoutant de la musique, en voyageant, en accumulant des collections de tableaux (si tu es riche), en lisant les poètes… Fais ce que tu veux, advienne que pourra ! Pour ma part, il me semble que la grandeur humaine ne se trouve pas dans le divertissement et l’auto-aveuglement, mais qu’elle est dans la recherche du vrai et dans l’acceptation du réel. De toutes façons, il n’y a pas d’échappatoire : même si tu refuses la réalité, la réalité finit toujours par s’imposer.

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