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Jean C. Baudet

Sur les especes humaines

28 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Anthropologie, #Biologie

Pour étudier la biodiversité, les biologistes répartissent les êtres vivants dans des taxons, qui sont des groupements hiérarchisés correspondant aux étapes de la phylogenèse. Les principaux taxons sont les classes, les ordres, les familles, les tribus, les genres, les espèces, les sous-espèces et les variétés (appelées « races » dans le langage courant). Les botanistes ont décrit, nommé et classé plus de 300 000 espèces de plantes, quand les zoologistes connaissent plus d’un million d’espèces animales. Les humains n’échappent évidemment pas à cette classification. Ils font partie des mammifères (classe), des primates (ordre), des hominidés (famille) et des hominiens (tribu). Depuis Linné (1735 : Systema naturae), la taxonomie se base sur des critères morphologiques et géographiques, et depuis 1953 (Watson découvre la structure de l’ADN) elle dispose en outre des données extrêmement précises de la génétique moléculaire.

Il y a six genres connus dans la tribu des hominiens : Sahelanthropus (apparu il y a environ 7 millions d’années), Orrorin (6 Mio), Ardipithecus (5,5 Mio), Australopithecus (4,2 Mio), Kenyanthropus (3,5 Mio), Homo (2,4 Mio). Dans le genre Homo, le plus évolué, on connaît actuellement 13 espèces : Homo rudolfensis, H. habilis, H. neanderthalensis, H. sapiens, etc.

Le taxon Homo sapiens correspond à l’homme actuel (seule espèce encore vivante), qui a colonisé la totalité des terres émergées, et qui apparaît il y a quelque 300 000 ans. Tous les autres taxons d’hominiens ne sont connus que par des ossements fossilisés et, pour certains d’entre eux, par des outils en pierre.

Comme toute « vérité scientifique », ce tableau taxonomique (et phylogénétique) de l’Humanité n’est que provisoire. Il correspond à l’état de la science en 2017, et est susceptible de connaître des changements plus ou moins importants à l’occasion de nouvelles découvertes. En 1859, quand Darwin publie son livre sur l’origine des espèces vivantes, on ne connaissait encore qu’un seul homme fossile, l’homme de Néanderthal, découvert en 1856.

Mais une chose est sûre : la diversité des hommes est considérable, comme chez les autres animaux et chez les plantes.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Le travail du philosophe

24 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Littérature

La plus grande partie du travail du philosophe consiste à lire les ouvrages des philosophes qui le précèdent, pour en tirer la « substantifique moelle » comme disait Rabelais. Il doit lire aussi les travaux des auteurs positifs, historiens, ethnologues et ethnographes, linguistes et sociologues, médecins et psychiatres, et même il trouvera de décisives sources de réflexion chez les astronomes, chez les physiciens, chez les biologistes, s’il a reçu la formation adéquate pour pouvoir tirer profit de ces lectures intellectuellement exigeantes. Comment philosopher sérieusement sur l’Espace et le Temps sans connaître Einstein, sur la Vie en ignorant Darwin, sur la Matière en négligeant Lavoisier et Mendéléev ? Enfin, le philosophe pourra trouver matière à penser chez les littérateurs, romanciers, dramaturges, poètes, qui sans être « abstracteurs de quintessence » (Rabelais, de nouveau) n’en sont pas moins intéressants par leurs descriptions, parfois si pénétrantes, des êtres et des choses. Encore le philosophe doit-il se méfier de la littérature, de celle des écrivains dont le projet est clairement de distraire et d’enchanter plutôt que d’instruire (on n’étudie pas l’histoire de la France en lisant Les trois mousquetaires), comme de celle même des philosophes.

Car les livres des philosophes sont bourrés de littérature, lisez les dialogues de Platon, les pesants traités de Hegel, les essais ornés des fleurs chatoyantes de la rhétorique de Bergson, les dissertations laborieusement subtiles de Husserl ou de Heidegger… Et à vrai dire aussi mes propres écrits, car je cherche ici même à créer une aimable prosodie et à séduire le lecteur par des phrases bien balancées, avec un vocabulaire choisi, quitte à grappiller chez Rabelais quelques efficaces métaphores !

La tâche du philosophe est donc, certes, de lire, mais plus encore de développer une « critique » des textes (Kant), d’opérer une « réduction eidétique » des travaux publiés (Husserl). C’est ce qu’on appelle « penser » (Heidegger). Il s’agit de séparer l’essentiel de l’accessoire, de « simplifier » les discours en distinguant la gangue des précautions oratoires, des procédés d’argumentation et des enjolivements du verbalisme, du pur minerai de la pensée créatrice de vérités. Il s’agit d’aller jusqu’au raccourci de l’aphorisme. Il s’agit de faire la part du « littéraire » et celle du « philosophique ». Cette réduction simplifiante est cruelle et sans merci. Elle revient souvent à déboulonner les statues de gloires usurpées. Que reste-t-il de tant de textes vénérés quand on les a expurgés de leurs ornements phraséologiques ?

Que reste-t-il de mon billet d’aujourd’hui, sinon l’apophtegme médiéval, sans doute trop optimiste : « lege, relege, et invenies » ? Lis, relis, et tu trouveras…

Mais il ne faudrait pas croire, à me lire, que la philosophie soit purement livresque. En réalité, elle utilise les deux facultés de l’esprit humain permettant la cognition : l’observation et le raisonnement. Le philosophe observe l’Être, directement par la voie sensorielle, et aussi par la lecture (qui est bien une observation), en ce compris l’examen de sa propre conscience (introspection). Et le philosophe raisonne, à partir du matériel récolté par l’observation, pour bâtir ses hypothèses et ses théories.

La tâche est immense. Peut-être infinie, si l’Être n’a pas de limites. Cela rend le philosophe modeste. Dans quel livre dit-on que les philosophes sont des nains juchés sur les épaules de géants, qui voient plus loin que leurs prédécesseurs ?

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Pour une theorie des religions

19 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion, #Epistémologie

J’ai exposé les prodromes de ma théorie des religions dans deux livres : Curieuses histoires de la Pensée (2011, 601 pages) et Histoire de la Pensée (2013, 334 p.). Depuis lors, je poursuis ma recherche, malgré le vieillissement et la maladie, car je reste convaincu que l’analyse de l’émergence du fait religieux est le passage obligé vers la compréhension du mécanisme de la cognition, et que la compréhension des processus cognitifs, qui est proprement l’objet de l’épistémologie, est le seul chemin qui mène – peut-être – à la connaissance de l’Être et donc à la détermination du sens de notre vie.

Tout commence par quelques idées simples.

Toutes les religions, toujours et partout, malgré leur grand nombre et leur extrême diversité, comportent trois éléments essentiels : 1° une liturgie (des rites), 2° un dogme (des mythes), 3° un clergé (des prêtres). D’autre part, toujours et partout, au cours de l’évolution de l’Humanité, ces éléments sont apparus dans le même ordre. Les rites, séquences de gestes à exécuter toujours de même manière, rigoureusement, naissent avant même l’invention du langage verbal, au tout début de la Préhistoire. Le « descendant du singe » s’impose la réalisation régulière et stéréotypée de rites correspondant à un système de pensée pré-langagier. Il n’a encore, pour penser et pour agir, que le geste, avant de disposer de la parole et des mots. Devenu « hominien » par l’invention de l’outil et donc de la technique (voir mon livre Le Signe de l’humain, une philosophie de la technique, 2005), le primate évolué va surinvestir certains de ses gestes d’une valeur « sacrée » qui conduit compulsivement à la ritualisation d’activités essentielles. Son intelligence encore fruste ne sépare pas encore clairement l’action « technique » de l’action « magique ». Le mécanisme psychique du rite est éclairé d’une lumière vive par ce que les psychiatres et les neurologues appellent le TOC (« trouble obsessionnel compulsif »). Une dialectique de la peur et de l’espoir se développe, qui fait « penser » que l’accomplissement de certains gestes parviendra à éviter des malheurs prochains (faim inassouvie par manque de nourriture, blessure, maladie, etc.). Les ouvrages des historiens, des ethnographes, des philologues, sont pleins de descriptions de rites infiniment divers, et le chrétien qui aujourd’hui fait le « signe de la croix » est psychiquement contemporain de son ancêtre préhistorique inventeur des premiers rites.

Puis vint le temps des mythes. Ayant inventé le langage, l’homme primitif peut maintenant nommer ses peurs et ses espoirs, et il invente des récits le libérant quelque peu de ses angoisses. De même que certains gestes sont sacralisés et deviennent des rites, certains récits sont dotés d’une valeur absolue de vérité (ils sont crus impérativement) et deviennent des mythes.

Avec les activités rituelles et les croyances mythiques, nous sommes encore au Paléolithique, les chasseurs-cueilleurs n’ont pas encore de religions constituées. Au geste et à la parole, il manque le troisième élément, qui est l’organisation sociale et l’apparition de dépositaires de l’autorité qu’elle implique. C’est à la fin du Paléolithique que, les populations étant devenues très nombreuses, le besoin d’organisation crée l’institution des chefs, qui baseront leur leadership non seulement sur la force physique, mais aussi sur la force « spirituelle » que procure l’invocation d’un sacré largement accepté. L’avènement des premiers rois et d’une classe dirigeante (la noblesse) se double de l’avènement des premiers prêtres et d’une classe sacerdotale. Au Néolithique, les religions sont en place avec leurs trois composantes, une liturgie, un dogme et des gardiens des rites et des mythes. L’invention de l’écriture va générer des documents dont certains seront retrouvés par les archéologues, ce qui permettra de connaître les caractéristiques liturgiques, dogmatiques et cléricales de Sumer, de l’Egypte, de l’Inde (les Védas), de la Grèce (la Théogonie d’Hésiode), etc.

Mais il faut aller plus au fond, jusqu’à identifier la source même du fait religieux, recouverte qu’elle est par les trois éléments constitutifs de chaque religion. Ces trois éléments sont comme les trois dimensions d’une même invention, qui est le sacré manifesté par le geste rituel, par la parole dogmatique et par le pouvoir clérical. Cette idée du sacré (et donc cette idée de la division du monde en un secteur profane et un secteur numineux) apparaît dès la formation des premiers rites, censés être munis de mystérieux pouvoirs. Elle est le fruit d’une faculté mentale particulière, l’imagination, qui permet aux hommes dominés émotionnellement par la dialectique de la peur et de l’espoir de créer des attentes diminuant leur angoisse, de projeter dans un à-venir de quoi vaincre leurs appréhensions les plus vives. Ce qui caractérise ce système de pensée (apparu antérieurement au langage), c’est qu’il ignore la vérification. Le sacré du rite (l’espérance), du mythe (la foi) et de l’éthos prôné par les prêtres (la charité) est cru sans être vu, et cru d’autant plus fermement qu’il reste invisible, muet et intouchable. Cette confiance aveugle peut même aller jusqu’au fanatisme le plus virulent, jusqu’à la condamnation sanglante de l’hérésie et jusqu’aux guerres de religion les plus cruelles, comme l’Histoire nous l’a montré trop souvent.

 

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Pour une histoire de la Pensee

14 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Epistémologie

Je propose de résumer la glorieuse et sublime histoire de la pensée humaine par la succession de six « systèmes de pensée », de plus en plus complexes : 1° le rite, 2° le mythe, 3° la religion, 4° la philosophie, 5° la science, 6° la technologie. C’est reprendre, approfondir et actualiser les idées sur une progression de l’esprit de Condorcet (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1795), de Hegel, d’Auguste Comte.

Chaque étape est initiée par un événement fondateur. Le rite apparaît au tout début de la Préhistoire, pendant le lent processus d’hominisation, avec l’apparition de gestes répétés convulsivement, avant même l’avènement du langage. Le mythe apparaît dès l’invention des langues et de la parole. La religion apparaît quand des rites et des mythes sont sacralisés au profit du pouvoir politique, naissant à la fin du Paléolithique quand les groupes humains, devenus nombreux, nécessitent une organisation. La philosophie est inventée par Thalès, à Milet, vers 600 avant notre ère, quand il critique et rejette les traditions mythiques et religieuses. La science se développe au XVIème siècle, en Europe, quand des spécialistes (médecins, pharmaciens, ingénieurs, astronomes, naturalistes…) commencent à utiliser systématiquement l’instrumentation pour étendre leurs observations et pour, grâce aux instruments de mesure, quantifier les phénomènes observés et permettre d’utiliser le langage mathématique et sa puissance expressive et prédictive pour décrire le monde. Enfin, la technologie se construit au XVIIIème siècle, quand la méthode scientifique commence d’être appliquée aux techniques pour transformer l’artisanat archaïque en industrie (c’est la « révolution industrielle » en Grande-Bretagne).

On a donc le schéma : rite (geste) – mythe (parole) – religion (politique) – philosophie (critique) – science (instrument) – technologie (industrie).

Cette schématisation, qui recherche le simple de l’élément initiateur sous le complexe des apparences phénoménales, qui est donc le résultat d’une « réduction eidétique », s’alimente des innombrables observations et réflexions des philologues, des archéologues, des historiens, des ethnographes, des psychologues, des épistémologues. Elle repose sur une idée « claire et distincte », simple (certains amateurs de paradoxes ou de distinguos « subtils » diront « simpliste »), ayant valeur de postulat, à savoir que le développement des phénomènes humains (de l’enfance à la maturité pour l’individu, de la sauvagerie à la civilisation pour l’Humanité dans son ensemble), va du simple au complexe, par un processus d’accumulation et de rejet (la dialectique hégélienne ?). La physique d’Aristote n’était-elle pas beaucoup plus simple que celle de Newton, et les TGV ne sont-ils pas plus sophistiqués (et plus performants) que les locomotives de Stephenson ?

Au risque de chagriner les humanistes et les égalitaristes, je ferai observer (in cauda venenum) que parmi les milliards d’individus qu’a comptés et que compte encore l’Humanité, seuls quelques centaines, quelques milliers tout au plus, ont participé à la glorieuse et sublime aventure de l’Esprit.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Quatre saisons (poeme en prose)

10 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poème

Ce fut d’abord le temps des illusions et des rêveries, ce fut d’abord le temps de mes printemps, le temps de la rigueur des calculs et des fascinations des chiffres, le temps de mes apprentissages assertoriques et des algèbres apodictiques, le temps de Diophante et de Brahmagupta, le temps annonciateur des bonheurs lumineux des polyèdres. Ce fut le temps de la Grèce.

Et puis ce fut le temps des voyages et des expéditions, des savanes et des steppes, des hautes herbes et des arbrisseaux, ce fut le temps de mes étés, ce fut le temps des ériosèmes pyrophytes et des splendides corolles pourpres des érythrines. Ce fut le temps des laboratoires à Paris et à Lille, à Kew en Angleterre, à Gembloux en Wallonie. J’observai les méristèmes et le pollen échinulé des macrotylomes. J’enfermai dans des coffrets en bois précieux aux serrures de bronze les poudres parégoriques et les onguents balsamiques, la myrrhe et la gomme adragante. Je m’enivrai des odeurs empyreumatiques et suaves des végétations et du vertige des classements phylétiques. Ce fut le temps de Jussieu, de Linné et d’Adanson. Ce fut le temps de l’Afrique.

Et puis ce fut le temps de la pensée et des lectures, ce fut le temps de mes automnes, ce fut le temps de la métaphysique, des entéléchies et des sophismes, des bibliothèques. J’écrivis des phrases. Je conçus des concepts. J’inventai des jugements. Je publiai des livres. J’appliquai la réduction eidétique à ma propre conscience, je m’enfonçai dans ma subjectivité, je comptai les catégories et je m’approchai des mystères ontologiques à l’aide de subtiles métaphores. Ce fut le temps, dans le vent et la pluie des automnes, quand la lumière électrique vient dissiper les ténèbres des soirs et permettre de prolonger les lectures roboratives, ce fut le temps de Spinoza, de Kant et de Husserl. Ce fut le temps de l’Être et des tentations de l’Universel.

Et maintenant voici le temps venu de mes hivers. C’est le temps du bel acier qui rouille, du bois dur qui pourrit, du bronze brillant qui se ternit, c’est le temps des mélancolies et des chagrins. C’est le temps de la lucidité triste où seul, sans sceptre et sans couronne, je me souviens des temps anciens. C’est le temps des valses lentes, des profonds soupirs, des poèmes désenchantés, des anxiétés peureuses, des souffrances véridiques, des maladies incurables, des déchéances insurmontables, des angoisses qui m’écrasent, des humiliations de mes infirmités, c’est le temps de la douleur.

Je fus mathématicien à la sortie de l’adolescence, je fus botaniste dans ma jeunesse, je fus philosophe dans ma maturité. Je visitai des paysages, j’observai des arbres, je rencontrai des humains, je lus des textes, je bus du vin, j’écoutai des musiques. Valétudinaire et cacochyme, anxieux et tremblant, goûtant l’amer d’une sombre nostalgie, j’attends sans espérance la fin de ma dernière saison.

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La science et la culture

7 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #STI, #Culture

Un résultat très important de l’éditologie est d’avoir révélé la rupture brutale, épistémologique et ontologique, entre la STI (science-technique-industrie) et la culture (religions-arts-littératures). A la fois ontologique et épistémologique, car les problèmes de l’être et du connaître sont inextricablement liés : il n’y a pas de monde à connaître sans l’être de la conscience, et l’être de celle-ci dépend de l’être du monde.

Opposer la science à la culture, qui revient à hausser ces deux notions au niveau du concept, consiste à réactiver et à préciser à nouveaux frais l’antagonisme pascalien de la raison et du cœur, c’est même, plus radicalement, l’opposition que les Grecs voyaient entre le logos et le pathos, ou celle de la psychologie expérimentale naissant au XIXème siècle qui distingue l’intelligence et l’affectivité. Et l’on peut même, adoptant un vocabulaire plus vulgaire et donc plus incisif, parler des « matheux » et des « lettreux » séparés dans les cours de récréation des lycées, ou des « scientifiques » et des « littéraires » qui se rencontrent (assez rarement, il est vrai) dans les salons où l’on cause.

En 1959, Charles P. Snow faisait paraître un énergique essai, The two cultures (paru en français en 1968 : Les deux cultures), qui examinait les différences entre la manière de penser des hommes de science et celle des hommes de culture. On voit ici l’ambiguïté du mot « culture », dont il convient, en philosophie, de restreindre le sens avec rigueur.

Les relations entre la science (Galilée, Newton, Darwin…) et la culture (Shakespeare, Mozart, Apollinaire…) sont d’une complexité presque infinie, et les philosophes s’efforcent de déterminer l’essence de l’une et de l’autre (réduction eidétique), c’est-à-dire du « simple » qui sous-tend la complication phénoménale. C’est ainsi que l’on dira, « tout simplement », que la science est l’œuvre de l’Humanité qui recherche une « valeur », le Vrai (et l’Efficace qui en dépend dans la technique et l’industrie), alors que la culture est l’œuvre des hommes qui recherchent d’autres valeurs : le Beau, le Juste, l’Equitable, le Bien, le Sacré, etc.

Reste à déterminer si les scientifiques et les culturels peuvent unir leurs efforts en vue de « construire un monde meilleur » et de « découvrir le sens de la vie », ou s’ils sont condamnés, par une rupture  ontologique fatale et indépassable, à s’ignorer mutuellement.

Peut-être que la collaboration harmonieuse entre la science, la technique et l’industrie, d’une part, et les arts et les littératures, d’autre part, s’appelle « civilisation » ?

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Sur le progres de la philosophie

1 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Science

La philosophie, selon la précieuse définition d’Aristote, est l’étude de l’Être en tant qu’être (to on è on). Et l’œuvre immense du Stagirite est divisée en trois parties : la logique (dont Aristote est en réalité l’inventeur), la physique et la métaphysique. On peut d’ailleurs pousser plus loin l’analyse et séparer ses travaux en deux groupes seulement, la métaphysique (qu’Aristote appelait la « philosophie première ») et la physique (que les auteurs latins appelleront philosophia naturalis). En effet, la métaphysique et la logique sont inséparables chez le fondateur du Lycée, et la grande discrimination posée par cet immense philosophe a consisté à opposer les objets de connaissance accessibles par l’observation sensorielle de l’empirisme (la « nature », le monde) à ceux qu’il espérait accessibles par la raison du rationalisme (la « sur-nature », le méta-physique de l’arrière-monde). Je rappelle que nature se dit physis en grec. Aujourd’hui, cette scission dans la pensée correspond à la distinction entre « science » et « philosophie ».

Ce partage de l’œuvre aristotélicienne en deux domaines rigoureusement séparés par une dichotomie de l’Être (qui réactive l’opposition du corps et de l’âme de la pensée archaïque des religions) est basé sur la lecture des traités du maître, et plus encore sur l’examen des travaux de ses commentateurs et de ses continuateurs, tant il est vrai que l’histoire de la haute pensée, depuis le temps du Lycée et des péripatéticiens jusqu’à nos jours, peut être écrite comme la longue lutte entre la doctrine d’Aristote et les tentatives, souvent réitérées, d’échapper à une logique basée en somme sur les évidences (un peu désespérantes) du sens commun, de ce « bon sens » que Descartes, avec une mordante ironie, disait la chose la mieux partagée du monde. Car nous le savons bien : l’intelligence est très rare chez les « animaux raisonnables », chez qui la raison est plus potentielle qu’effective. Je renvoie ici à mes livres et articles d’histoire de la pensée (notamment : Les plus grandes dates de la science et Les plus grandes dates de la philosophie).

Ce qui est alors d’une considérable conséquence épistémologique, c’est de constater en étudiant l’histoire de la pensée dans le détail, chez les successeurs d’Aristote, que la physique de ce dernier est dépassée de fond en comble, et que plus rien ne subsiste de l’aristotélisme concernant le mouvement des planètes (Copernic, 1543), la circulation du sang (Harvey, 1628), la classification des éléments (Mendéléev, 1869), la reproduction des êtres vivants (Watson, 1953), etc. Alors que la métaphysique d’Aristote, malgré les milliers de textes publiés par des centaines de philosophes, est toujours d’actualité et foncièrement inchangée, mais pas par ses résultats, mais par ses questionnements toujours pendants. Nous ne savons toujours pas si les dieux existent (théologie), si l’esprit est distinct de la matière (hylémorphisme), s’il y a une vie après la mort (eschatologie), si des valeurs doivent guider l’action humaine (éthique), et le choix entre dictature et démocratie (politique) n’est pas encore fait universellement.

De manière brutale, je dirais que « la science physique progresse, quand la philosophie métaphysique bavarde ».

Mais ne nous y trompons pas ! Le bavardage des philosophes, la chose la moins répandue dans le monde, est aussi la chose la plus nécessaire aux hommes, car il conduit au doute, et protège l’Humanité contre la séquence infernale dogmatisme-fanatisme-terrorisme.

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