Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Jean C. Baudet

Articles avec #technologie tag

Propos sur les entreprises

9 Avril 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Economie, #Technologie

L’Humanité est formée d’hommes et de femmes qui ont des besoins. Ceci est une base de réflexion qui me semble incontournable si l’on veut analyser la condition humaine. Pour satisfaire ces besoins, il faut des biens et des services. Voilà un premier pas dans mon raisonnement qui me semble également exact. Pour produire et pour distribuer ces biens et ces services, il faut des entreprises de production, de transport et de commercialisation. Comment le nier ? Pour créer des entreprises, il ne faut pas nécessairement des ouvriers (robotisation), ni des employés (informatisation), ni même des cadres (intelligence artificielle). Mais il faut impérativement des entrepreneurs (le patronat), des capitaux (les banques et les actionnaires) et des clients solvables (les marchés). Voilà ce que nous enseigne l’histoire économique depuis le XVIIIème siècle, quand eut lieu, en Grande-Bretagne, la Révolution industrielle, qui fut le passage de la Technique à la Technologie (c’est-à-dire de l’empirisme à la rationalité). De 1979 à 1996, quand j’éditais le magazine Ingénieur et Industrie, j’ai pu observer dans le détail ce remplacement inéluctable des ouvriers par la Machine et des employés par l’Ordinateur. J’ai vu disparaître, jour après jour, des milliers d’emplois (Cockerill, MBLE, ACEC…). Aujourd’hui, le processus de désouvriérisation de l’économie continue. L’usine d’ordinateurs et de robots sans main-d’œuvre est devenue une réalité. Les dirigeants politiques feraient bien de tenir compte de cette réalité pour « inverser la courbe du chômage ».

Karl Marx a bien vu que les « moyens de production » (la Technique, et donc le Capital) étaient le moteur de l’Histoire, mais il n’est pas arrivé à comprendre que le passage de la Technique à la Technologie – qui avait lieu sous ses yeux – allait faire disparaître (ou du moins amenuiser fortement) le prolétariat. D’abord les ouvriers sans qualification furent remplacés par les machines, puis les ouvriers qualifiés, les techniciens, et même une partie des ingénieurs furent remplacés par l’automatisation et puis par la digitalisation.

Il est évident que mon propos n’est pas une analyse complète de la situation économique en 2017. Pour se risquer à des considérations prospectives, il convient encore de tenir compte de l’explosion démographique, et de l’évolution des courants de pensée. Mais comment ne pas admettre que si la Technique a fondé l’Humanité (l’invention de l’outil fait sortir l’homme de la condition animale), la Technologie est en train de bouleverser toutes ses « valeurs » ?

Lire la suite

Technique et Technologie : deux definitions

21 Juin 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Technique, #Technologie

Technique et Technologie : deux definitions

Le philosophe doit sans cesse clarifier les termes qu’il utilise, pour atteindre les éléments déterminants (l’essence) des concepts qu’il explore, et pour tenter de dissiper les malentendus liés à des acceptions parfois très différentes chez divers auteurs. Des termes comme « raison » (logos), « principe » (archè), « matière » (hylè), etc. font l’objet, depuis plus de deux mille ans, de discussions sémantiques qui paraissent infinies… Ainsi dois-je préciser les définitions que j’ai été amené à adopter pour « technique » et « technologie », d’autant plus que « le primat de la Technique » constitue un point de départ de ma réflexion.

Ma première étude sur la question de la Technique est publiée en avril 1978 (« Ambiguïté des relations entre science et technologie », Technologia 1(1) : 17-20). Ce travail avait été rédigé quelques semaines avant la parution de l’ouvrage magistral de Bertrand Gille, Histoire des techniques (Gallimard, Paris, XIV+1652 p.), achevé d’imprimer le 30 mars 1978.

A cette époque, les termes « technique » et « technologie » sont souvent considérés, par les chercheurs (rares) qui s’intéressent à la philosophie de la pensée technicienne, comme synonymes. Voir par exemple le livre de Jean-Claude Beaune La technologie introuvable (Vrin, Paris, 285 p., 1980) et son excellent compte rendu par Maurice Daumas : « A la recherche de la technologie. A propos d’un ouvrage de Jean-Claude Beaune » (Revue d’histoire des sciences 34 : 171-176, 1981). Nombreux étaient, parmi les chercheurs de langue française, ceux qui considéraient « technologie » comme un synonyme inutile (calqué sur l’anglais technology) de « technique », oubliant le fait que la langue anglaise utilise également deux termes, technics et technology !

L’étymologie nous apporte un commencement de réponse. Le grec technè a été rendu en latin par ars (artis), qui a donné « art » en français et en anglais. A la Renaissance, la distinction sera bien établie entre les « beaux arts », les « arts libéraux » et les « arts mécaniques ». Une péjoration apparaît entre les « artistes » et les « artisans », entre l’activité noble des beaux arts (les artistes) ou des arts libéraux (les savants) et l’activité vile, « bassement matérielle », « vulgairement utilitaire », des arts mécaniques. A la fin du XVIIIème siècle, on commence à distinguer, parmi ceux-ci, les « arts et métiers » (relativement simples) et les « arts et manufactures » (plus complexes). En 1794, le Journal des Arts et Manufactures est fondé à Paris, sous la direction de la Commission exécutive d’Agriculture et des Arts.

Je vois apparaître le vocable « technologie », en 1777, dans un ouvrage de l’Allemand Johann Beckmann : Anleitung zur Technologie oder zur Kenntnis der Handwerke, Fabriken und Manufacturen (Göttingen, XXXIV+460 p.), mais bien avant le terme technologia était déjà utilisé dans des textes latins. Le mot apparaît en anglais, en 1831, chez l’Américain Jacob Bigelow : Elements of technology, taken chiefly from a course of lectures (Hilliard, Gray, Little & Wilkins, Boston, XV+521 p.) et, en 1840, en langue française, chez le Français Léon Lalanne : Essai philosophique sur la technologie (Bourgogne et Martinet, Paris, 56 p.).

Mais l’opposition entre « technique simple » et « technologie complexe » n’est pas très claire, et l’acception de technologie comme « science de la technique » ne correspond plus à l’usage actuel. Il faut approfondir au niveau des concepts.

L’analyse historique est éclairante. La Technique apparaît lors de la formation même de l’Humanité : c’est la confection d’outils (certes rudimentaires) qui distingue l’humain de l’animal. Au cours de l’Histoire, la Technique évolue, se complexifie, devient de plus en plus efficace, et au cours de la Renaissance elle va même (par l’instrumentation) faire émerger la Science de la Philosophie : c’est la « révolution copernicienne ». Au cours du XVIIIème siècle, la Science à son tour modifie profondément la Technique, permettant la « révolution industrielle » en Angleterre, c’est alors que la Technique devient Technologie.

Nous avons donc les équations « Science = Philosophie + Technique » et « Technologie = Technique + Science ». Le couple Technique-Technologie correspond à l’opposition entre « artisanal » et « industriel ».

L’analyse épistémologique confirme cette évolution historique, d’abord par la simple constatation, qui relève de la psychologie, que toujours dans l’histoire de la pensée humaine le simple devance le complexe. On a taillé la pierre avant de la polir, et on a construit des machines mécaniques à calculer (technique, Wilhelm Schickard, 1623, Blaise Pascal, 1641) avant de construire des ordinateurs (technologie).

La Technique, épistémologiquement, est le moyen du contact entre l’homme et la nature, entre le moi et le non-moi (acquisition de nourriture, protection contre le froid, etc.). Les deux réalisations primordiales de la Technique sont l’invention de l’Outil puis, des dizaines de milliers d’années plus tard, l’invention du Langage, préfiguration de la Technologie (technè + logos). Les littérateurs ont disserté abondamment sur « la main et la parole ».

Mais il faut atteindre un niveau suffisant de connaissance de la nature (par la Science) pour décupler l’efficacité technicienne : c’est l’avènement de la Technologie.

La Technique est essentiellement mécanicienne, elle met en œuvre essentiellement des mouvements. La Technologie utilise de « nouvelles énergies » comme la chaleur (la machine à vapeur de Watt), l’électricité (la pile de Volta), le magnétisme (le télégraphe d’Ampère), la fission nucléaire (le réacteur de Fermi)…

Ontologiquement, en tant que moyen de contact entre le moi et le non-moi, la Technologie est finalement, venue de l’Être (elle « respecte les lois de la nature » : conservation de la matière-énergie, augmentation de l’entropie…), ce qui dévoile l’Être. La Technique, moyen d’existence, est devenue la Technologie, chemin de connaissance.

Lire la suite

L'histoire des ingenieurs belges

19 Novembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Technologie, #Belgique

L'histoire des ingenieurs belges

L'historiographie de la Belgique est très riche, et comporte de nombreux ouvrages sur les peintres belges, sur les princes et les princesses de Belgique, sur les politiciens belges, sur les écrivains belges, sur les chanteurs belges, sur les pédophiles belges, sur les dessinateurs belges de bandes dessinées, etc. Cependant, un peu de réflexion mène à comprendre que les Belges ne doivent pas leur existence aux peintres, aux princes, aux politiciens, aux écrivains ! Certes, Magritte, Léopold II, Paul-Henri Spaak, Verhaeren ont accompli, chacun dans leur domaine, des oeuvres gigantesques et admirables, mais la vie même des Belges dépend davantage des constructions matérielles (les routes, les ponts, des machines agricoles, des chemins de fer...) et de l'industrie, c'est-à-dire de la Technique, que des toiles de Rubens et de Matisse, ou des oeuvres d'Eugène Ysaye ou de Joseph Jongen ! Les ingénieurs ont "construit" la Belgique, donnant à son peuple eau potable, nourriture (ingénieurs agronomes) et infrastructures, les autres lui ont apporté des ornements (toiles peintes, récits captivants, discours politiciens...). Sartre le disait déjà : chez l'homme, l'existence précède l'essence. Avant de s'évader dans la littérature ou dans la musique, ou de s'adonner aux somptueux plaisirs de la recherche philosophique, l'homme (même le Belge) doit boire et manger. Le Belge a plus besoin de bière et de frites que de poésie, et l'on n'a ni frites ni bière sans ingénieurs... Le moteur de l'Histoire n'est pas la Culture, mais la Technique, les "moyens de production", et donc les ingénieurs. Marx le savait déjà.

J'ai donc consacré une partie de mes travaux d'épistémologie et d'histoire de la science à l'étude de l'évolution de la Technique et, très concrètement, j'ai publié trois livres sur les ingénieurs belges : Les ingénieurs belges (APPS, Bruxelles, 1986, épuisé), Histoire des sciences et de l'industrie en Belgique (Jourdan, Bruxelles), Les plus grands ingénieurs belges (La Boîte à Pandore, Paris).

Ces trois ouvrages constituent une contribution "matérialiste" à l'historiographie de la Belgique. Ils posent quelques graves questions, notamment celle-ci. La Belgique aura-t-elle suffisamment d'ingénieurs pour concevoir, réaliser et utiliser les moyens technologiques qui seront nécessaires pour affronter les défis de notre temps : énergies renouvelables, limitation des émissions de gaz à effet de serre, épuisement des ressources en métaux nécessaires pour les télécommunications, dispositifs de sécurité contre le terrorisme, le banditisme et la cybercriminalité, techniques de recyclage, médicaments adaptés aux nouvelles pathologies, méthodes de dépollution.

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Lire la suite

Isabelle Fable et les entreprises

5 Novembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Technologie

Isabelle Fable et les entreprises

L'Association royale des Ecrivains et des Artistes de Wallonie (AREAW) organise, tous les premiers mercredis du mois, à l'Espace Wallonie à Bruxelles, une séance publique où l'on présente deux ou trois livres récemment parus. Ladite association est présidée par l'enthousiaste et infatigable Joseph Bodson.

C'est ainsi qu'hier soir l'AREAW présenta à un auditoire d'habitués mon dernier livre Les plus grandes entreprises (éditions La Boîte à Pandore). Je passai trois bons quarts d'heure à être interrogé par Isabelle Fable, poète, romancière, critique littéraire et secrétaire de l'AREAW. Lors de notre dialogue nous eûmes l'occasion, Isabelle et moi, d'aborder quelques questions qui me semblent importantes aujourd'hui, comme par exemple la distinction à faire entre la Technique (qui est de toujours, remontant aux origines mêmes de l'Humanité) et la Technologie (qui apparaît seulement à la fin du XVIIIème siècle, avec la Révolution industrielle en Grande-Bretagne).

Lors du débat qui a suivi mon interview, le philosophe Jacques Sojcher a rappelé la complexité du rapport entre les soucis éthiques et certaines conséquences de l'activité industrielle et du progrès technologique. Le poète Olivier Péhéo a d'autre part rappelé, fort judicieusement, qu'au début du XIXème siècle (quand donc commence le processus d'industrialisation), une importante partie de la population d'Europe souffrait d'une misère noire, et qu'il faut donc relativiser la vision devenue dominante (un certain Karl Marx...) d'une industrialisation conduisant à la paupérisation de la classe ouvrière.

Mon livre établit l'historique des 50 plus grandes entreprises industrielles du monde, montrant en particulier les rapports décisifs entre progrès scientifique, développement technologique et esprit d'entreprise. Ce n'est ni l'hagiographie des ingénieurs Siemens, Ford, Boeing et autres, ni l'apologie du capitalisme, mais c'est une réflexion sur la condition humaine. L'homme ne peut pas se passer d'industrie et donc d'entreprises, et cela d'autant plus qu'il y a croissance démographique. Car l'homme a besoin d'Art, de Musique et de Littérature, mais il a aussi besoin de son "pain quotidien", c'est-à-dire d'entreprises agro-alimentaires, d'entreprises de construction mécanique et d'entreprises de transport et de distribution. Ne serait-ce que pour procurer de simples houes aux paysans, il faut des entreprises sidérurgiques ! Et pour amener les aliments dans les villes, il faut des camions, des chemins de fer, des bateaux, des avions, c'est-à-dire encore des entreprises !

Une vidéo de l'auteur à la librairie Filigranes, à Bruxelles :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Lire la suite

Sur le sens de la Technique

9 Septembre 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Technique, #Technologie

J'ai étudié la signification anthropologique et ontologique de la Technique dans mon livre "Le Signe de l'humain - Une philosophie de la Technique" (L'Harmattan, Paris, 2005). La conclusion est facile à comprendre : 1° la Technique est le propre de l'homme - elle n'existe chez aucun animal, 2° la Technique est indispensable à l'homme. Je renvoie à mon livre pour la démonstration et notamment pour faire la différence entre la Technique (humaine) et les productions animales telles que nids d'oiseaux ou toiles d'araignées.

Au cours des années 1970 et 1980, à l'époque où je publiais ma revue "Technologia", les philosophes (assez rares) qui s'occupaient de la Technique n'avaient pas conceptualisé clairement la différence entre "technique" et "technologie" (voir Jean-Claude Beaune : "La technologie introuvable", Vrin, Paris, 1980, et les Américains Melvin Kranzberg, Don Ihde, Paul T. Durbin, Carl Mitcham...). L'étude critique de l'histoire de la Technique et la réflexion épistémologique conduisent à comprendre la nature du tournant qui a fait passer une petite partie de l'Humanité de la Technique à la Technologie. A l'état de nature (archaïque, artisanal, traditionnel, routinier...), la Technique est spontanée et naïve, peu consciente d'elle-même, et peu évolutive, et donc peu performante. Elle va cependant produire des "instruments" qui permettront à la Philosophie (dans les sociétés où celle-ci s'est développée) de se transformer en Science. Cette "naissance de la Science" peut être datée : entre 1543 (Copernic) et 1610 (Galilée). Cette naissance va rapidement (accélération de l'Histoire) être suivie d'un "grand retournement", qui a lieu au XVIIIe siècle, et l'on passe de l'influence de la Technique sur la Science (T>S) à la fécondation de la Technique par la Science (S>T), la Technique se transformant en Technologie (technè + logos). Ce passage correspond à ce que les économistes appellent la "révolution industrielle". On a donc trois ères successives : Technique -- Science -- Technologie.

Le passage Technique -- Technologie correspond à une augmentation spectaculaire de la production, ce qui va entraîner un effet "collatéral" dommageable : l'explosion démographique, avec apparition de nouveaux barbares, comme les islamistes et les autres fanatiques de diverses idéologies (pangermanisme, communisme, fascisme, nazisme, écologisme naturolâtre, végétarisme, ultraféminisme).

L'enfer est pavé de bonnes intentions : il est mille fois plus facile et moins coûteux de vacciner (technologie !) toute une population que de l'initier à la réflexion épistémologique ou de lui apprendre l'histoire comparée des religions. Et il est mille fois plus facile de faire un enfant que de l'éduquer.

Lire la suite