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Jean C. Baudet

Philosophie 005 - Les dieux

28 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Religion

Il est inutile de mener à la rivière un âne qui n'a pas soif. Aussi ma réflexion n'est-elle destinée qu'aux curieux et aux sincères, car je ne saurais ébranler dans leur savoir définitif les membres du troupeau (servum pecus), gonflés pour toujours de leurs certitudes, convaincus à jamais des supériorités du fantasme et des traditions sacrées sur l'humble recherche faite d'observations et de vérifications et d'autocritique. De toutes les manières, les imbus du Suprême Savoir n'ont aucun besoin de philosophie, puisqu'ils ont depuis longtemps atteint le bonheur, celui d'avoir toujours raison. O sancta simplicitas !

 

Nous devons insister sur le fait que les textes des physiciens de Milet sont presque totalement perdus, et que la reconstitution de leurs idées que je propose est largement hypothétique. Mais l'essentiel est de voir que l'humanité pensante a connu trois moments successifs, trois "états de la Pensée". Primo, une immense période qui commence avec l'invention du langage (au Paléolithique, à une date qu'il est impossible de préciser). Secundo, une époque décisive (disons de 600 à 430 avant notre ère) au cours de laquelle le système de pensée que l'on appellera philosophie apparaît, avec notamment Thalès, Héraclite et Empédocle. Tertio, la période (du Ve siècle avant notre ère jusqu'à la création du présent blog) où la philosophie se développe, soit en continuation des idées de Thalès, soit en opposition à celles-ci. Car, penser c'est toujours accepter ou refuser une proposition. Penser à rien est impossible (mais l'on peut ne pas penser), la pensée est toujours une réaction à un stimulus : penser, c'est toujours penser à quelque chose (1) ! Empédocle a pensé contre les physiciens de Milet, en pensant qu'il y a quatre éléments plutôt qu'un seul. Héraclite a pensé contre Thalès en pensant que l'élément primordial est le feu plutôt que l'eau. Et Thalès a pensé contre les traditions acceptées en son pays à son époque.

 

Ces traditions avaient notamment été rassemblées dans le poème Théogonie d'Hésiode (VIIIe siècle), qui explique que du Chaos (que l'on traduit par " abîme " ou par " vide ") naquirent Erèbe et la Nuit, puis Ether et le Jour. Ensuite, de génération en génération naquirent différents dieux, puis apparurent les hommes. Un des dieux, Zeus, prit l'ascendant sur tous les autres et devint le roi des dieux immortels et des hommes mortels.

 

En pensant que tout est formé d'eau et uniquement d'eau, Thalès en venait à considérer que toute la généalogie des dieux (qui formait la base des croyances communes à tous les Grecs) n'était qu'une accumulation de fables imaginées par les poètes, et sa réflexion le menait donc à l'athéisme. Il importe peu que Thalès ait formellement proclamé l'inexistence des dieux, c'est une question d'érudition historique oiseuse et d'ailleurs insoluble en l'absence de textes. Mais il est certain que Xénophane, un des physiciens, exprima nettement ses doutes quant aux " vérités " des traditions religieuses.

 

Comprenons bien la position des Milésiens, car elle est la source de toutes les discussions qui animent et divisent les hommes depuis plus de deux millénaires, discussions très souvent violentes car, curieusement, certains hommes ne peuvent pas traiter la question des dieux (et donc du " sacré " et des " valeurs ") sans s'énerver et sans aller jusqu'à insulter l'adversaire, voire jusqu'à le mener au bûcher, jusqu'à poser des bombes pour détruire ceux qui pensent autrement. Nous essayons de comprendre l'évolution de la pensée humaine, nous essayons même ici de penser et d'arriver à des propositions qui nous paraissent fondées, et nous tentons de montrer ce qui nous semble les justifier, mais nous ne voulons aucunement imposer nos idées à quiconque, car imposer des idées, c'est justement tout le contraire de la philosophie. Je laisse ce projet aux imams, aux gourous, aux chefs de partis. Je ne pense pas à la place de mes lecteurs, je pense devant eux (dans la maison de verre qu'est Internet) et je tente, modestement et sans beaucoup d'illusion, de les aider à penser par eux-mêmes. Et si l'un ou l'autre de mes lecteurs trouve qu'Hésiode avait raison, je le laisse sacrifier aux dieux, je respecte son opinion, et je ne l'insulte pas.

 

Je n'ai pas été visité par un ange, aucun dieu n'a chuchoté à mes oreilles, et je n'ai jamais senti au fond de mon coeur l'influence secrète de Phoebus ou du Saint-Esprit, je ne me sens investi d'aucune mission, je ne suis qu'un homme parmi sept milliards d'êtres plus ou moins semblables, et qui dans sa jeunesse a étudié avec ferveur la chimie, la biologie et la philosophie. Je sais des choses que d'autres ignorent - par exemple je sais qu'il y a six électrons dans l'atome de carbone -, mais je ne doute pas que d'autres savent des choses que je ne sais pas. J'ai étudié dans des livres recommandés par mes maîtres, puis dans d'autres livres que j'ai choisis moi-même, l'origine des religions, celle de la philosophie et celle de la science (2). Il m'a semblé que j'arrivais - après bien des années de lectures et de réflexions - à une " vision du monde " originale et cohérente, et peut-être (mais allez savoir !) proche de la réalité. Mais quand je constate qu'Empédocle n'était pas d'accord avec Xénophane, et qu'Héraclite s'opposait à Thalès, je me méfie très fort de mes propres résultats. Peut-être s'agit-il de résultats provisoires, qui seront perfectionnés, voire totalement combattus, par mes successeurs. J'expose toutefois ces résultats, pensant être utile à ceux qui veulent penser en se libérant des traditions - ce qui implique de savoir d'où viennent ces traditions, et donc de connaître Hésiode, Thalès, Anaximène et les autres !

 

Quant à ceux qui continuent à croire en Zeus ou en Phoebus, ou en d'autres transcendances peut-être plus subtiles, qu'ils pardonnent ma mécréance. Elle a trois caractéristiques, qui sont peut-être des qualités : elle est sincère, elle se sait provisoire, et elle ne veut convaincre personne.

 

Nous retiendrons que le monisme de Thalès et des autres physiciens de l'école de Milet implique le matérialisme, c'est-à-dire l'idée que seule la matière existe dans l'Être, sans qu'il y ait place pour autre chose que la matière, c'est-à-dire pour des entités " non-matérielles " ou " spirituelles ", telles que forces invisibles, esprits, âmes, dieux, démons, anges, etc. L'athéisme est une conséquence du monisme thalésien. Jamais et nulle part un homme n'avait osé, avant lui, affirmer l'inexistence des dieux !

 

(1) Allusion au célèbre apophtegme de Franz Brentano (1838-1917), à l'origine de la phénoménologie d'Edmond Husserl (1859-1938) : " La conscience est toujours conscience de quelque chose ".

(2) Mes recherches sur l'origine des religions et l'invention des dieux m'ont conduit à publier un ouvrage de synthèse sur la question : Curieuses histoires de la pensée - Quand l'homme inventait les religions et la philosophie, Jourdan, Bruxelles, 2011, 601 p.

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Philosophie 004 - Les éléments

27 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Physique

On rattache généralement à l'école de Milet deux philosophes grecs plus récents que Thalès, Anaximène et Anaximandre : Xénophane de Colophon (fin du VIe siècle) et Héraclite d'Ephèse (v. 550 - v. 480). Colophon et Ephèse sont, comme Milet, des villes d'Ionie.

 

Pour Xénophane, l'archè est la terre. Alors que Thalès et davantage encore Anaximène pensent que le principe doit être fluide et léger, Xénophane pense au contraire que le monde ne peut être construit qu'à partir d'un élément dense et fixe. Le fait est que le lourd, en se désagrégeant, donne des objets de plus en plus légers, mais l'on peut aussi bien considérer que le léger, par condensation ou compression, forme des objets de plus en plus lourds...

 

Pour Héraclite, l'archè est le feu. Ni l'eau, ni l'air, ni la terre n'ont d'après lui la puissance, la potentialité créatrice du feu, qui peut transformer tant de choses (cuire des viandes, vaporiser de l'eau, fondre les métaux, transformer le bois en cendres et en fumées...). C'est donc le feu qui est à l'origine du monde, en permanent changement. " L'homme ne se baigne pas deux fois dans la même rivière ", disait Héraclite. Le monisme " substantialiste " de Thalès, Anaximène et Xénophane (le principe est une " substance ") est remplacé, chez Héraclite, par un monisme " dynamique " : le principe est une puissance, une force, la force transformante du feu.

 

Xénophane et Héraclite ont écrit des poèmes, dont il nous reste quelques fragments. L'on peut donc se faire une impression plus précise de leur pensée que de celle de leurs prédécesseurs. Il y a clairement, chez les Grecs "qui pensent" (et qui sont très peu nombreux) au VIe siècle et au début du Ve siècle, une filiation des idées, qui va de l'idée d'un principe fluide (l'eau de Thalès) à celle soit de substances différentes (Anaximène, puis Xénophane), soit d'un principe indéterminé, soit d'un principe dynamique.

 

Empédocle d'Agrigente, en Sicile (mort vers 430), a publié un poème Péri physéos (" Sur la nature ") dans l'esprit des poèmes des physiciens de Milet. Il accepte l'idée réductionniste de Thalès, à savoir que la multiplicité extrêmement complexe du monde peut être expliquée de manière simple par la raison humaine, mais il rejette le monisme du Milésien. Empédocle pense qu'il y a quatre racines (rhizomata), irréductibles l'une à l'autre, dont les diverses combinaisons engendrent tous les objets de la réalité : l'eau, l'air, la terre et le feu (chez Empédocle, le feu est défini comme une substance).

 

Cette théorie des quatre éléments va être considérée par de nombreux penseurs contemporains ou successeurs d'Empédocle comme un progrès par rapport aux idées de Thalès et de ses disciples. Elle va être acceptée comme exprimant la " vérité " sur la constitution du monde par plusieurs philosophes, et notamment par Platon puis par Aristote, qui furent les plus importants et les plus influents philosophes de l'Antiquité gréco-romaine. Mais bien sûr, cette théorie des éléments, parce qu'elle refuse de prendre en compte des dieux ou des principes " spirituels " pour expliquer les choses, sera exécrée par la pensée conservatrice. Il ne faut pas oublier que celle-ci correspondait à la majorité dans les cités grecques.

 

L'autorité d'Aristote sera telle que la théorie des quatre éléments sera considérée comme exacte et définitive par la grande majorité des penseurs durant le Moyen Âge, et encore après, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Mais, afin de concilier cette théorie avec la religion (chrétienne en Occident ou musulmane en Orient), on lira Aristote en restreignant la théorie des éléments au monde "matériel" ou "sublunaire" (en dessous de la sphère céleste qui porte la Lune). Dans le ciel aristotélicien tel qu'il fut interprété par le Moyen Âge, se trouve le monde spirituel, non-matériel, habité par les âmes, les anges et Dieu.

 

En 1777, le chimiste français Antoine-Laurent de Lavoisier (1743-1794), dans son laboratoire, par des manipulations ingénieuses et précises, montre que l'air constituant l'atmosphère est en réalité formé de deux gaz bien distincts, l'azote et l'oxygène. En 1783, Lavoisier parvient encore, à la suite de nouvelles expériences, à montrer que l'eau est formée de deux gaz : l'oxygène et l'hydrogène. Ni l'eau ni l'air ne sont donc des éléments, puisqu'ils sont eux-mêmes formés de substances plus élémentaires. Lavoisier a démontré que la théorie des quatre éléments, admise pourtant pendant plus de vingt siècles, est fausse ! La matière constituant les divers objets qui existent dans le monde n'est pas formée de quatre éléments, mais d'un nombre bien plus élevé de " corps simples ", que les chimistes appelleront éléments (constituants ultimes du monde) et qui sont l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et d'autres, comme le carbone, le soufre, le fer, etc. En 1789, Lavoisier publie un Traité élémentaire de chimie dans lequel il signale une trentaine d'éléments, tout en expliquant qu'il y a vraisemblablement dans la nature d'autres éléments qui restent à découvrir. En effet, aujourd'hui les chimistes ont isolé et identifié une centaine d'éléments (1).

 

Si l'on veut vraiment comprendre la philosophie, il est capital de bien réfléchir à la différence entre le concept d'élément chez Thalès et les Anciens (il s'agit d'une construction de l'imagination à partir d'observations sommaires) et le concept d'élément chez Lavoisier et les chimistes actuels : il s'agit d'une construction de l'intelligence à partir d'observations systématiques et précises.

 

Nous retiendrons que la théorie physique d'Empédocle, reprise par Aristote, admettait que tous les corps existant dans le monde sont formés, en proportions variables, d'eau, d'air, de terre et de feu. Cette théorie fut anéantie "expérimentalement" par Lavoisier à la fin du XVIIIe siècle.

 

(1) Voir J.C. Baudet : A la recherche des éléments de la matière, Vuibert, Paris, 2009.

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Philosophie 003 - La physique

26 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Histoire

Les historiens de la philosophie admettent que Thalès de Milet a eu deux élèves, Anaximène et Anaximandre, également de Milet, mais on connaît aussi peu la biographie des disciples que celle du maître. On sait cependant qu'ils ont, chacun, composé un poème, avec le même titre Péri physéos, ce qui signifie " De la nature ". Remarquons d'abord que les premiers textes " philosophiques " (Thalès semble ne rien avoir publié) sont des textes versifiés. Cette situation, due simplement au fait qu'au début du VIe siècle tout texte destiné au public était mis en vers, par convention littéraire, va entraîner chez les modernes une confusion sur les rapports entre poésie et philosophie (1). Les premiers philosophes furent des poètes, en effet, mais parce qu'à cette époque tous les écrivains étaient poètes ! L'idée de confier au public des textes simplement en prose n'apparaît qu'après la parution des premiers poèmes " philosophiques ", avec notamment l'oeuvre de l'historien Hérodote. Remarquons encore que le mot grec physis (" nature "), qui a donné " physique " en français, signifie à la fois le monde (la nature, l'Univers, le cosmos...) et ce dont est fait le monde, la nature du monde, l'essence du Réel. En français, physique a pris le sens d'étude de la nature, de science du monde, de connaissance du Réel. Ceci entraîne une autre confusion chez les modernes - que j'ai faite moi-même dans mon enseignement et dans certaines publications : on a souvent dit que Thalès a inventé en même temps la philosophie et la science (ou physique). Ce qui est une grave confusion entre la philosophie et la science. C'est, en réalité, donner un sens trop large au terme " science ". La science proprement dite n'apparaît qu'au XVIe siècle, en Europe, avec des auteurs comme Nicolas Copernic, André Vésale, Johannes Kepler...

 

Distinguons donc clairement :

- philosophie : étude de l'étude pour connaître les conditions du bonheur ;

- poésie : mode d'écriture d'apparat, utilisant la versification et/ou d'autres procédés stylistiques, provoquant chez l'auditeur ou le lecteur des effets esthétiques ;

- science (ou physique) : étude du Réel utilisant une méthode qui s'élabore à partir du XVIe siècle.

 

Anaximène et Anaximandre, que l'on appelle les " physiciens de Milet ", acceptent les deux grandes idées de leur maître, le rationalisme et le monisme.

Cependant, Anaximène estime que l'archè, le principe primordial, n'est pas l'eau, mais l'air. Il cherche des arguments dans le fait que l'air est indispensable à la vie (respiration) des animaux et des hommes. Or, les êtres vivants sont les êtres (ceux qui existent) par excellence, donc tout ce qui existe a besoin d'air, est constitué, dans sa structure la plus intime, d'air.

Quant à Anaximandre, il s'oppose aussi partiellement à la doctrine du maître. Pour lui, l'archè n'est ni l'eau ni l'air, mais un principe indéterminé, que l'on ne parvient pas à définir, à délimiter, qui est donc indéfini, ce qui se dit apeiron en grec.

Voyons d'abord les confusions faites par Anaximène et Anaximandre, qu'il est encore trop tôt d'analyser en profondeur, mais qui nous montrent déjà une caractéristique importante du travail philosophique : il s'agit d'utiliser des mots !

Pour Anaximène, être c'est vivre... Les choses "qui existent vraiment" sont les êtres vivants. Cette idée est bien antérieure à Anaximène, et même à la pensée grecque. Il faut y voir une des bases de la mentalité humaine spontanée (archaïque) : accorder plus d'importance au vivant qu'à l'inerte.

Pour Anaximandre, définir un concept, une idée, c'est l'enfermer dans des limites. D'où en français des expressions telles que " cerner la notion ", " circonscrire un concept "... Mais alors, que signifie ceci que l' apeiron - le principe de toutes choses - est sans détermination, sans limites ? On peut y voir un scepticisme, c'est-à-dire que le philosophe accepte l'idée que le fond des choses reste inaccessible à son intelligence : le scepticisme s'oppose donc au rationalisme, constituant un pessimisme épistémique. On peut aussi traduire apeiron par " infini ", et imaginer qu'Anaximandre a développé une doctrine faisant de l'infini (un concept géométrique ou arithmétique) la source de l'Univers. Les poèmes d'Anaximène et d'Anaximandre étant perdus, il est difficile de se prononcer sur le sens exact qu'il faut donner à apeiron.

 

Nous retiendrons que le principe de toutes choses est l'air chez Anaximène et l'indéterminé chez Anaximandre.

 

(1) Voir J.C. Baudet : Une philosophie de la poésie, L'Harmattan, Paris.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Philosophie 002 - Thalès de Milet

25 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Histoire

Les dates de naissance et de mort de Thalès sont inconnues, mais le premier des philosophes fut actif au début du VIe siècle avant notre ère. La biographie de Thalès concerne l'érudition historienne, qui pour le philosophe est un moyen et non une fin. L'oeuvre de Thalès n'est pas mieux connue que sa vie, mais ce qui compte pour " entrer en philosophie ", c'est de percevoir en quoi il fut initiateur. Peut-être vais-je lui attribuer des idées qui, historiquement, furent développées par des prédécesseurs dont les noms ne nous sont pas parvenus. Cela importe peu. L'histoire de la philosophie est l'histoire des idées, et pas l'histoire des hommes qui eurent ces idées.

 

Thalès a commencé à réfléchir - on ignore dans quelles circonstances - quand il prit conscience de la diversité du monde. Que signifie " prendre conscience " ? C'est cette sensation que nous éprouvons en découvrant de l'inattendu, en constatant que quelque chose s'impose à nous, à quoi nous n'avions pas pensé précédemment. C'est une expérience existentielle assez fréquente dans l'adolescence, et même déjà dans l'enfance : on est en contact avec d'innombrables existences familières, mais tout à coup on s'interroge : pourquoi la Lune dans le ciel noir ? Pourquoi la soupe ? Pourquoi la pluie ?... Mais l'on ne s'interroge peut-être pas sur sa mère, sur le chat de la voisine, sur le bruit qui vient de la rue. C'est l'irruption dans la conscience d'un fait sur lequel la pensée s'arrête, étonnée et interrogeante.

 

Thalès s'est donc interrogé : d'où vient, pourquoi, comment, la diversité du monde : des nuages, des poissons, du sable, des métaux divers, des arbres de toutes sortes ? Il va alors poser les deux actes de pensée qui fondent la philosophie.

1° Il va répondre seul, sans tenir compte des réponses qu'il pouvait trouver dans les écrits des poètes ou dans les discours des prêtres des différentes religions.

2° Il va répondre en cherchant une simplicité produisant (et donc expliquant) la multiplicité.

 

En prétendant être capable de répondre seul, par le seul usage de son intelligence et en écartant toutes les réponses que l'on trouve dans les traditions (poétiques et/ou religieuses), Thalès accepte en réalité une idée constituée de deux concepts qu'il nous faut distinguer, deux idées "fondamentales".

Premier concept : mon intelligence (c'est Thalès qui parle) est capable de répondre à mes questions. C'est ce que nous pouvons appeler un optimisme épistémique (du grec épistèmè : savoir).

Deuxième concept : l'intelligence que je trouve en moi existe en fait chez tous les hommes. C'est un optimisme humaniste. Cette position revient à admettre que les hommes sont doués d'un pouvoir - l'intelligence ou " raison " ou " bon sens " - d'élaborer des réponses aux questions qu'ils se posent. On appelle cette position le rationalisme (du latin ratio : raison), qui met en oeuvre la raison que l'on appelle aussi la pensée logique (du grec logos : raison).

 

En cherchant la simplicité expliquant la multiplicité des objets du monde qui l'entoure, Thalès suppose qu'il existe une source unique, une racine simple, un objet premier ancien, l'archè (ce qui veut dire à la fois " avant " et " premier ", comme dans le mot " archonte ", qui désigne le premier magistrat de la Cité). Ce " principe " ou " élément ", d'après Thalès, est l'eau, c'est-à-dire le principe liquide. En effet, l'eau est omniprésente (la pluie vient du ciel et les sources viennent de la terre), et de nombreuses substances peuvent être liquéfiées (" transformées en eau "), même les métaux pourtant particulièrement solides !

Cette position de Thalès consiste à admettre, sous la diversité apparente et considérable des choses, une unité ultime et principielle, l'eau. Par transformations diverses, l'eau primordiale s'est transformée en les divers corps que l'on rencontre dans le monde. C'est ce que l'on appelle un monisme (du grec monos : unique), c'est-à-dire une doctrine qui admet que le monde (dans le sens de " tout ce qui existe, visible ou invisible ") est constitué d'une seule réalité. On dit aussi que l'explication du compliqué par le simple est un réductionnisme.

 

Nous retiendrons que Thalès de Milet a fondé le rationalisme en se libérant des traditions poétiques et religieuses, et qu'il a développé, par réductionnisme, un monisme, en admettant que la réalité ultime est l'eau, source et principe de tous les objets du monde. L'exemple de Thalès nous apprend que le philosophe est celui qui entreprend de penser par lui-même en se méfiant des traditions.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

 

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Philosophie 001 - Le départ

24 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Histoire

Que signifie " faire de la philosophie " ? Pour démarrer notre réflexion, nous reprenons la question sous la forme " que signifie penser ? ". Ce qui nous amène d'emblée à une difficulté : comment réfléchir à ce que signifie penser, ou comment penser à ce que signifie réfléchir - puisque penser et réfléchir sont synonymes ?!

 

Nous avons, en quelques courtes phrases, fait un chemin considérable : nous prenons conscience, encore naïvement sans doute, des difficultés qui nous attendent, et nous pouvons risquer une première définition (qu'il faudra approfondir tout au long de notre réflexion) de la philosophie : l'activité intellectuelle (réfléchir) qui consiste à étudier l'activité intellectuelle (penser). Mais s'agissant d'une activité (faire de la philosophie), il nous vient rapidement à l'esprit la question de sa motivation : pourquoi et pour quoi faire de la philosophie ? On ne peut répondre que par l'observation de l'activité des philosophes, c'est-à-dire qu'il est indispensable de consacrer un certain temps à l'étude de l'histoire de la philosophie, et en particulier la lointaine histoire de ses débuts.

 

Tous les manuels sont d'accord : la philosophie a été inventée par le Grec Thalès, à Milet, au début du VIe siècle avant notre ère. Et tous les manuels sont encore d'accord pour ceci : la philosophie est la recherche de la sagesse (sophia, en grec), qui est la connaissance des conditions du bonheur. Le bonheur étant une manière d'être de l'homme caractérisée par la totale satisfaction de ses besoins et de ses désirs.

 

Qui suis-je pour prétendre résumer les manuels de philosophie, et pour tenter d'aller plus loin qu'eux dans mon exposé systématique de ce qui me semble être la philosophie - car, dès le départ de ma réflexion, celle-ci est vivement colorée par les singularités de mon expérience de vie (notamment par le catalogue particulier de mes lectures) et par l'idiosyncrasie de mon tempérament ? Après des études de chimie et de philosophie, j'ai été chargé de faire un cours de philosophie au Burundi en 1968. J'ai enseigné pendant cinq ans, puis j'ai exercé divers métiers - tout en poursuivant mes méditations philosophiques. Une deuxième opportunité d'enseigner s'est présentée en 1985, en Belgique cette fois, où j'ai assuré un cours de philosophie de la technique jusqu'en 1993 (1). Et depuis cette année, je n'ai plus cessé de " faire de la philosophie ", et il me semble que le temps est venu de diffuser les quelques idées auxquelles mes réflexions m'ont conduit. A mes lecteurs d'aller plus loin...

 

Nous retiendrons donc, comme point de départ sur lequel il nous faudra revenir, que la philosophie est l'étude de l'étude. Elle est foncièrement un retour sur elle-même : réfléchir vient du latin reflectere, qui veut dire " faire tourner ". Et l'étude dont il est question n'est pas un simple jeu intellectuel (comme la chimie, qui est l'étude de la structure de la matière à des fins de connaissance, c'est-à-dire pour satisfaire une curiosité), mais elle a pour but de trouver le chemin du bonheur.

 

Nous nous demanderons, incidemment, pourquoi, la philosophie étant la recherche du bonheur, tous les hommes ne sont pas philosophes.

 

(1) L'essentiel de cet enseignement est repris dans mon livre Le Signe de l'humain, L'Harmattan, Paris.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Relire Maurice Merleau-Ponty

23 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Politique

S'intéresser à la politique, pour un philosophe, c'est passer de l'étude de la relation entre le Moi et l'Être à celle de la relation entre le Moi et les autres, c'est donc une espèce de dégénérescence de l'esprit due à l'émotivité, ou à la pression sociale, ou à une chute de tension intellectuelle, ce qui est toujours la même chose (une confusion des valeurs objectives), et que je pourrais appeler l'abaissement du philosophique au littéraire. Car, pour la philosophie, " la méditation de l'être se localise dans le moi " (Maurice Merleau-Ponty, 1953). D'où l'ironie de Socrate qui, dit encore Merleau-Ponty : " est une relation distante, mais vraie, avec autrui, elle exprime ce fait fondamental que chacun n'est que soi ". Et surtout, Merleau-Ponty nous rappelle : " ce que le philosophe pose, ce n'est jamais l'absolument absolu, c'est l'absolu en rapport avec lui ". En termes moins académiques : " l'Être, je m'en fous ; l'Absolu, je m'en contre-fous ; ce qui m'importe et que je voudrais connaître et comprendre, c'est l'Être en rapport avec moi ". Ni l'Humanité ne me préoccupe, ni la France, ni l'Avenir, ni le sort de la Démocratie, ni même la Vérité, mais la liste des souffrances qu'il me faudra endurer, et comment je peux en limiter le temps et l'intensité. Avoir moins mal : voilà tout le sens de la philosophie. Que m'importent alors les élections législatives en France ou aux USA, ou le destin de la Corée du Nord ! Certes, il me reste encore des résidus de valeurs, de belles idées, qui ont enflammé ma jeunesse, mais auxquelles je n'ai pas cru fort longtemps, et pourtant c'était beau : la Recherche, la Liberté, l'Effort, la détestation des entraves, des racines, des traditions infâmes (*), des spécificités locales...

 

La politique : l'art de supporter les autres, si on ne peut pas les éliminer. Mais un art sans beaucoup de moyens, car les autres sont là, et leur nombre augmente au rythme de 100 millions d'individus par an !

 

Corollaire géo-politique : comment être une "puissance", avec 63 millions d'hommes et de femmes, avec une telle dilution dans l'expansion catastrophique du protoplasme humain ?

 

(*) J'ai exploré de manière approfondie l'origine lointaine (psychologique et préhistorique) de ces traditions déshonorantes dans mon livre Curieuses histoires de la pensée (Jourdan éditeur).

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Mort du poète Emile Kesteman

22 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie

Pensee belge

Cela fait maintenant un an que j'écris dans ce blog. Mon activité de diariste en souffre un peu, car je me confie moins régulièrement à mon Journal (commencé en 1962). Si bien que le cheminement de mon travail philosophique est désormais accessible à quiconque, pourvu qu'il soit connecté à Internet, c'est-à-dire en principe à l'Humanité entière ! Il y a évidemment la barrière de la langue. Je pourrais écrire en anglais, but my English is not very fluent, and I do prefer to use all the resources of the only language that I am able to write approximately well.

 

En somme, je travaille désormais dans une maison de verre, et n'importe qui peut observer (compréhensif ou ahuri) mes doutes, mes interrogations, les points de fixation de ma pensée, les contradictions d'un travail en cours, une recherche pas encore aboutie, etc. C'est assez cocasse. Imagine-t-on Kant préparer sa Critik der reinen Vernunft dans un blog accessible aussi bien par des ados ignorants que par des collègues compétents ? Mais surtout, les blogueurs ont-ils les lecteurs qu'ils méritent ? Un livre de philosophie, bien sûr, n'est diffusé qu'à quelques milliers d'exemplaires, ce qui peut sembler dérisoire par rapport aux millions de personnes consultant les blogs, mais un livre de philosophie est acquis par des professionnels de la philosophie, par des étudiants, ou par des personnes spécialement motivées... Des lecteurs dont quelques-uns savent distinguer la philosophie de la littérature. Maurice Merleau-Ponty a écrit quelque part qu'un philosophe est d'abord "témoin de sa propre recherche". Avec mon blog, je ne suis plus mon seul témoin.

 

Ce blog étant donc une extension de mon Journal, j'y inscris aujourd'hui ma tristesse : le poète belge Emile Kesteman est mort hier matin. Il avait fondé une revue de poésie (Les Elytres du hanneton), peut-être un peu trop éclectique, mais qui a le mérite de paraître encore, depuis 1973, ce qui représente une remarquable longévité. En septembre 1973, Emile faisait paraître un court poème intitulé Dernière volonté, que j'ai cité dans mon livre A quoi pensent les Belges (Jourdan éditeur) :

 

Je voudrais pour cercueil

Un coffre de piano

De piano à queue

Pour être couché à l'aise

Sur la table d'harmonie.

 

Qu'il l'a cherchée, l'harmonie, notre Emile Kesteman !

 

Des messages électroniques ou papyriques sont échangés par les écrivains qui connaissaient et appréciaient Emile. J'ai beaucoup aimé cette remarque d'Anne-Marie Trekker : " Tant que des hommes auront de telles passions pour l'écriture et l'art, pour celles et ceux qui les pratiquent, le monde ne pourra pas vraiment sombrer dans l'obscurantisme ". Recherche de l'harmonie et passion de l'écriture et amitié pour ceux qui écrivent : c'était Emile, vraiment.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

 

 

 

 

 

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Propos sur l'invention

21 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Science

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Quand Descartes doute puis pense, et quand un peu plus tard il découvre qu'il est, quand il fonde en trois temps la "pensée moderne", comme disent les professeurs, en découvrant que cogito ergo sum, il allume un puissant projecteur sur le monde, et tout devient clair, distinct et évident. D'autres éclairements viendront d'Angleterre, celle de la gravitation de Newton, celle des réflexions psychologiques et politiques de Locke, un peu plus confuses. Mais un éclairage trop vif aveugle, et les penseurs ne voient pas qu'un drame se joue : la philosophie (la "recherche du bonheur") se sépare de la science (la "connaissance de l'Être", devenant le "gai savoir"). La Haute Pensée se divise en deux camps.

 

Alors que les "chercheurs" abandonnent peu à peu le latin pour le français, l'anglais ou l'allemand, les uns optent en même temps pour le langage symbolique-équationnel (invention de Viète et de Descartes, surtout), les autres pour le langage lyrique-émotionnel-métaphorique (qui est de tous les temps). On n'imagine pas, aujourd'hui, un physicien écrivant comme Galilée, ou même comme Lavoisier, alors que nos sociologues et nos psychologues s'expriment encore comme le faisaient Montaigne, Cicéron, Platon...

 

Au XVIIIe siècle, la séparation est consommée entre les "scientifiques" et les "philosophes" - sans compter la troupe grouillante et bruyante des littérateurs qui ne peuvent accéder ni aux rigueurs de la langue mathématique ni aux subtilités de la langue philosophique. Et je néglige bien entendu la masse inculte et superstitieuse qui continue à croire et à prier, et qui ne participe pas, pas plus maintenant que naguère, à la vie de l'esprit.

 

La science se met à progresser de plus en plus vite, donnant même le vertige à ses adeptes. Les tentatives de simplification échouent. La matière n'est pas formée de "simples" atomes. La lumière n'est pas constituée de "simples" ondulations. Le cosmos n'est pas peuplé de "simples" étoiles. Le vivant, s'il a livré tout récemment ses "secrets", nous propose, dans ses formes les plus avancées, le mystère apparemment impénétrable de la conscience et de la pensée. Mais les scientifiques continuent de chercher le simple sous le complexe, et construisent (en endettant quelques Etats, car cela coûte fort cher) des "collisionneurs" pour atteindre la simplicité de l'ultime. Plotin déjà, mais sans accélérateurs de particules, cherchait l'Un sous le multiple et le divers.

 

Alors que le domaine de l'Être exploré par la science ne cesse de s'étendre (les neurosciences menacent même de comprendre la pensée...), la philosophie se doit d'approfondir un champ de recherche résiduel toujours plus étroit, centré sur le trou noir de la conscience, du cogito. L'Histoire est morte avec Hegel, Dieu est mort avec Nietzsche, l'Homme disparaît avec Sartre, Foucault, Deleuze : il ne reste plus qu'un jeu de concepts dont les structures sont à leur tour anéanties. J'ai tenté d'exposer et de comprendre ce drame dans mes livres, et je ne sais pas bien si celui consacré aux "innovations" (Curieuses histoires des inventions, Jourdan, 2011) doit être interprété comme un appel à l'optimisme (les inventions à venir) ou comme un chant inconsolé de cruel pessimisme.

 

Pour info, l'URL (à copier et coller après http://) d'une vidéo sur l'histoire des sciences comme explication et évaluation de l'invention :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Islam et préjugés

17 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Islam

Baudet AEB 2011

Il faut combattre les préjugés, y compris ceux concernant les Arabes et les musulmans. C'est le point de départ de toute vraie philosophie, qui doit se débarrasser des présupposés de la pensée commune (de la "doxa", disaient les Grecs).

 

L'islam est une religion, comme il y en a d'autres : la soumission, parfois jusqu'au fanatisme, à une tradition. Le contraire exact de la pensée libre.

 

Les Arabo-musulmans n'ont pas inventé l'astronomie mathématique (Eudoxe de Cnide, IVème siècle avant Jésus-Christ), ni la trigonométrie (Hipparque de Nicée, IIème siècle avant J.C.), ni l'algèbre (Diophante, IIIème s. après J.C.), ni la chimie (Zosime de Panopolis, IVème s.), ni les chiffres décimaux et le zéro (Brahmagupta, VIIème s.), ni le papier (les Chinois), ni la physique expérimentale (Galilée). Les adorateurs d'Allah n'ont pas davantage inventé la critique historique, la séparation de la religion et de l'Etat, l'abolition des châtiments corporels, l'égalité juridique de l'homme et de la femme.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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André Doms et Tom Reisen

16 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie

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Très belle soirée, hier, à l'AEB (Association des Ecrivains belges), au cours de laquelle, après des allocutions de Jean-Pierre Dopagne et de Lucien Noullez, le poète belge André Doms a présenté le poète luxembourgeois Tom Reisen (né en 1971). Celui-ci vient de publier, aux éditions Tétras Lyre, un recueil intitulé été, sans majuscule initiale, ce qui est une fantaisie typographique d'intérêt mineur. Car l'intérêt n'est pas dans la brièveté, ni même dans l'ambiguïté du titre : une saison, ou une forme du verbe "être" ? L'intérêt est dans les poèmes, magistralement analysés par Doms, qui a souligné avec la pertinence du connaisseur l'authenticité poétique d'un recueil placé, nous dit-il, sous le double signe de l'indétermination et de la correspondance. Et le commentateur de nous expliquer que Reisen "ne rêve que de villes" - qui sont surtout Paris (mais quel poète ne rêve pas à Paris ?) et Belgrade (la mère du poète est serbe). J'ai noté quelques vers, qui résonnent en moi comme les aveux d'un Autre qui ressent mes propres "difficultés d'être". Voici d'abord - concernant la grande question du savoir : "et je sais tout le confort du mensonge". Voici encore - s'agissant de l'impasse existentielle : "le désir est un leurre ainsi que son apaisement (...) une sorte de désespoir". Voici en plus - et l'on se souvient de Nerval : "je suis le boucher allègre au tablier sanglant (...) je suis la veuve, l'incompassionnée (...) je suis l'agonie figée". Voici enfin - et quelle émotion de découvrir cette autre vie qui évoque si bien la nôtre : "j'ai toujours vécu en retard sur l'événement (...) si je ne passais ma vie à la relire".

 

Avant que l'assistance ne se consacre aux vins, aux petits sandwiches et aux conversations dans les beaux salons de l'AEB, André Doms a posé au poète la question des influences. Tom Reisen répond par une belle trinité : Baudelaire, Péguy, Julien Gracq. Admettons-le : il y a, en ce début de XXIe siècle, en France ou en Belgique (je ne connais pas les poètes du Luxembourg), bien d'autres poètes plus mal inspirés !

 

La belle formule "confort du mensonge" a remué en moi de vieilles préoccupations : la poésie est-elle un "chemin de connaissance" ? Est-elle une recherche de sens, c'est-à-dire de vérité ? J'ai tenté de répondre dans mon livre Une philosophie de la poésie (L'Harmattan, Paris). Car, plutôt qu'aux "soupirs de la Sainte" et aux "cris de la Fée", je m'intéresse aux calculs de l'Ingénieur, aux hypothèses du Scientifique, et aux approfondissements du Philosophe.

 

Pour info, l'URL (à copier et coller après http://) d'une vidéo sur l'histoire des sciences comme explication et évaluation du savoir :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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