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Jean C. Baudet

Jean-Alexis Mfoutou, le français, le Congo

8 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je viens de terminer la lecture (bien intéressante !) du livre richement documenté de Jean-Alexis Mfoutou, qu'il vient de publier : "Histoire du français au Congo-Brazzaville" (L'Harmattan, Paris, décembre 2012, 211 pages). Le professeur Mfoutou enseigne la sociolinguistique à l'Université de Rouen, un des grands centres de la linguistique française - je me souviens avec émotion du professeur Louis Guespin (1934-1993) que j'y ai connu et qui m'avait invité à y donner des conférences - vingt ans, déjà !... J.A. Mfoutou est spécialiste des langues bantoues et spécialement de la polyglossie, c'est-à-dire des langues en contact, et c'est en spécialiste qu'il nous explique, dans son beau livre, la situation du français dans le Congo ouvert à la Civilisation (ouverture non sans douleur, comme toute naissance) par Pierre Savorgnan de Brazza. On sait en effet que c'est en 1880 que les Français, par l'exploration aventureuse de de Brazza, pénètrent dans les territoires voisins du grand fleuve Congo, à l'Ouest. On sait aussi que, à l'Est, un autre explorateur va fonder ce qui deviendra le Congo belge. Au Congo de l'Ouest, les Français rencontrent de nombreuses langues (que Mfoutou appelle "ethniques"), parmi lesquelles le lingala et le kituba sont les plus importantes. Il y a aussi le téké, le kikongo, et une quarantaine d'autres idiomes (Mfoutou ne donne pas le nombre exact). Mais aucune de ces langues ne connaît l'écriture, et le français s'impose comme moyen de communication. Comment ne pas comprendre que le français, importé d'un pays où l'on connaît la boussole et l'imprimerie, le télescope et le microscope, la machine à vapeur, le moteur électrique, la photographie, les premières automobiles, le télégraphe et le téléphone, la pince à linge et le presse-citrons, va s'imposer à des peuples encore dans l'oralité, et surtout comment ne pas voir que des langues sans littérature écrite ne pouvaient que s'effacer face à une langue richement dotée de textes prestigieux depuis la "Cantilène de sainte Eulalie", c'est-à-dire depuis mille ans ? Certes, les aléas de l'histoire auraient pu faire que le Congo parle l'anglais (qui possède plus de 250 mille mots, quand le français n'en a qu'à peine 100 mille...) ou le belge, encore faut-il savoir que, en 1880, la langue belge n'était autre que le français, que les Belges cultivés parlent depuis le Moyen Âge.

 

Avec toutes les ressources de la linguistique (et notamment de l'analyse phonétique), Mfoutou détaille l'évolution du français au Congo depuis le temps de de Brazza jusqu'à notre époque de mondialisation. Il expose notamment l'échec de certaines élites congolaises d'avoir voulu éliminer, à partir de 1969, le français (langue "colonisatrice" !) au profit d'une langue locale. Mais laquelle ? Une grande partie du livre est consacrée à la création lexicale au Congo-Brazza, et les amateurs de lexicographie, de terminologie ou d'exotisme linguistique savoureront des mots congolais comme "cama'membre" (contraction de camarade membre du même parti), "boukouter" (profiter), "tribucratie", "tribaliser", "dévierger" (dépuceler), "bougiste" (membre de la secte du prophète Zéphyrin Lassy, où l'on utilise copieusement des bougies pour honorer le Seigneur), ou encore "champagné", qui désigne une "personne opulente proche du pouvoir, qui s'est enrichie malhonnêtement en touchant des pots-de-vin". Et j'ai bien aimé "hélicoptère" : "personne qui court les aventures galantes".

 

A la page 204, le professeur Jean-Alexis Mfoutou exprime une intéressante conviction : "Le défi de toute vie humaine comme de toute société, c'est d'arriver à établir la cohabitation dans la communication". C'est l'évidence, il n'y a de communauté humaine, de commune union, de communion, qu'entre des hommes qui peuvent et qui veulent communiquer, c'est-à-dire qui partagent, sinon toutes les mêmes valeurs, au moins la même langue. Cela pose la question de l'avenir de la langue française non seulement au Congo de l'Ouest, mais aussi au Canada, en Seine-Saint-Denis, à Anvers, à Gand... Cela pose la question - ô combien délicate - de la valeur comparée des langues, et donc des cultures. Je ne connais pas l'avenir, et le professeur Mfoutou non plus. Mais l'on peut se demander pourquoi le latin de Jules César s'est imposé non seulement aux valeureux Gaulois, mais en outre aux Belges (les plus braves - fortissimi - de tous les peuples de la Gaule, Jules dixit). Cela aide, me semble-t-il, à comprendre pourquoi le français, pour le moment, s'impose aux Congolais et à de nombreux autres Africains. Et cela aide à imaginer l'avenir. Ne soyons pas, pour utiliser la richesse lexicale de Brazzaville, "tribalistes" ou"tribucrates", et pensons à l'universel. Car, et Mfoutou le note à plusieurs reprises, le français est une ouverture sur le monde, sur la modernité, sur la Civilisation, sur les valeurs humaines les plus précieuses. Evidemment, il n'y a pas que le français et, avec ses 250 mille mots, l'anglais ouvre aussi sur le monde, sur la diversité centrifuge et sur l'universel centripète.

 

Mais pourquoi ont-ils voulu, à Babel, construire une aussi grande tour ?...

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