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Jean C. Baudet

Articles récents

Je et Moi

14 Octobre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Quand un écrivain écrit « je », il se désigne évidemment lui-même, mais en même temps il parle au nom de l’Humanité tout entière, il dit ce que tout homme pourrait dire, il décrit la condition humaine universelle à partir des singularités de ses émotions et de ses idées. Quand un philosophe écrit « moi », il se désigne évidemment lui-même, mais en même temps il parle au nom de l’Humanité tout entière, il utilise les ressentis particuliers de son être comme porte d’entrée vers la connaissance générale des déterminations de l’existence humaine dans toute sa diversité. Ainsi toute œuvre littéraire ou philosophique commence par l’égocentrisme de l’auteur, commence par l’examen de conscience de lui-même du romancier, du poète, du philosophe. Comment d’ailleurs en irait-il autrement ? Le penseur est bien obligé de penser à ses propres problèmes avant de vouloir s’attaquer aux problèmes de ses semblables. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Ainsi voit-on dans l’Histoire que la philosophie n’apparaît dans toutes ses dimensions qu’à la fin du Vème siècle, à Athènes, quand la pensée débarrassée des traditions religieuses, après s’être focalisée sur les spectacles de la nature (Thalès, Pythagore, Démocrite…), se concentre sur la nature humaine, sur le drame de l’existence, et Protagoras dit que « l’homme est la mesure de toute chose », et Socrate répète souvent : « connais-toi toi-même ».

Après la longue nuit médiévale et la presque entière disparition de la pensée libre, Descartes réinvente la philosophie en six mots, dont trois fois le mot « je ». Il écrit : « je doute, je pense, je suis ». Avant de prendre conscience des grandes questions (que vaut la connaissance humaine, où conduit l’existence humaine…), l’homme situé dans un monde qui s’impose et s’oppose à lui doit prendre conscience de sa vie, de ses plaisirs et de ses douleurs. Le philosophe René Descartes s’intéresse aux doutes, aux réflexions, à l’être de René avant de s’intéresser aux orbites des planètes, à la réfraction de la lumière, ou aux guerres en Allemagne.

Le moi est haïssable pour les adversaires de la philosophie, pour les fanatiques des religions et des morales, pour les ennemis de la pensée libérée, qui ose mettre en doute l’existence des dieux et la pertinence des valeurs, dieux et valeurs qui ne sont que des outils du pouvoir (la pression sociale) ou des fantasmes de l’illusion (l’espérance).

JE m’intéresse à MOI, d’abord, avant de m’intéresser à Donald Trump, à Angela Merkel, et à un milliard de Chinois.

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Louis Savary et la memoire

13 Octobre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie

Hier, par la poste, je reçois le dernier recueil du poète belge Louis Savary, ce qui me fait grand plaisir et m'apporte un peu de lumière dans ces jours de grisaille. Encore s'agit-il d'une lueur bien sombre, qui éclaire avec une implacable rigueur les coins les plus cachés de l'existence. J'apprécie que cet ami m'envoie ce livre, et qu'il m'a donc gardé dans sa mémoire. Savary s'est fait connaître par la pénétrante justesse de sa poésie, faite essentiellement d'aphorismes, c'est-à-dire de pensées courtes qui en disent long. Il a produit, depuis 1960, une quarantaine d'ouvrages, et j'ai déjà eu l'occasion d'en présenter quelques-uns dans ce blog.

Son dernier recueil s'intitule Les Mythes de la mémoire (éditions Les Presses Littéraires, Saint-Estève, 100 pages). C'est une poignante méditation sur les mots. Le penseur finit presque toujours par comprendre que sa pensée, cruellement, n'est qu'une accumulation de phrases, de paroles, de mots proférés dans l'illusion ou dans l'angoisse, dans la déréliction de ses singularités : " mes mots ont fait leur temps - aujourd'hui je parviens à me parler - sans rien me dire ". Et c'est aussi une pathétique évocation des trous de mémoire, qui sont les prodromes impitoyables de l'effacement de l'être : " à force de me creuser - trous par trous de mémoire - j'ai fini par me retrouver - dans une tête qui ne me revenait pas ".

Un humour grinçant : " j'ai toujours prétendu - que la poésie - devait se prendre au mot - et j'ai oublié lequel " ; " à jamais dépouillé de ses mots - mon cerveau - n'est plus que de la cervelle ".

Des constats féroces : " plus que des trous - dans les archives de mon passé - ma mémoire à perdu mon avenir ".

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Que disent les philosophes de la matiere ?

7 Octobre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Matière, #Physique

Le concept de « matière » apparaît dès l’avènement de la philosophie, au VIème siècle avant notre ère, chez les physiciens de Milet (Thalès, Anaximandre, Anaximène…). Pour ceux-ci, il s’agit de « ce dont sont faites toutes les choses », détermination qui conduira Empédocle d’Agrigente à développer sa doctrine des quatre éléments. Aristote va approfondir le concept, établissant que tout objet observable associe une matière à une forme. Pour désigner la matière, il utilise le terme hylè (« bois », dont sont « formés » de nombreux objets), d’où le nom d’hylémorphisme attribué à la théorie d’Aristote. Les Milésiens employaient le mot archè, que l’on traduit par « principe » ou « élément ». En latin, bois se dit materia, d’où « matière » en français.

Le concept de matière est tout à fait central en philosophie, car il permet de comprendre la coupure ontologique qui sépare les deux orientations fondamentales de l’esprit humain, celle qui pense que l’Être est constitué exclusivement de matière (matérialisme) et celle qui conçoit l’Être comme composé de matière et d’autre chose (idéalisme). Bien que les deux notions soient intimement liées, il ne faut pas confondre l’idéalisme au sens moral et l’idéalisme au sens ontologique.

La matière est donc « tout ce qui est accessible par les sens ». Elle est « corporelle », c’est-à-dire de même nature que le corps humain.

Dans les temps modernes, des philosophes ont tenté d’approfondir le concept. C’est ainsi que Descartes définit la matière comme « substance étendue » par opposition à la substance pensante. Il établit ainsi le rapport constitutif entre la matière et l’espace, tout corps matériel occupant nécessairement une portion du continuum spatial. Ce qui conduira Kant à définir les formes de la sensibilité, à savoir l’espace et le temps.

La science contemporaine (séparée de la philosophie), grâce à une instrumentation de plus en plus extraordinairement sophistiquée (notamment les accélérateurs de particules), est arrivée à une description très complexe de la matière, que l’on appelle le Modèle Standard de la physique (il faut rappeler qu’en grec physique veut dire nature).

La matière est formée de molécules, formées d’atomes, formés de particules. Il existe deux sortes de particules, les fermions (obéissant à la statistique de Fermi) et les bosons (statistique de Bose-Einstein). Les fermions sont les particules fondamentales constituant la matière au sens vulgaire du terme : quarks, électrons et neutrinos. Les bosons sont les particules qui assurent les interactions entre les fermions. Ces bosons sont les photons (interaction électrique), les gluons (interaction forte) et les bosons W et Z (interaction faible). On admet aussi l’existence des gravitons, responsables de la force de gravitation universelle découverte par Newton, mais ils n’ont pas encore été observés. Enfin, il faut compléter le tableau avec le boson scalaire (ou boson de Higgs), qui donne leur masse aux particules élémentaires.

La matière est donc formée de fermions et de bosons, comme un mur de maçonnerie est formé de briques et de mortier. Cette dualité entre substance (fermions) et force d’interaction (bosons) permet l’infinie multiplicité des assemblages de particules que sont tous les objets observables de l’Univers.

Mais le philosophe – qui veut toujours aller plus loin au fond des choses – se demande « de quoi sont faits les fermions et les bosons ». Le scientifique, qui rêve de pouvoir répondre, calcule aisément qu’il devrait disposer, pour aller au cœur de l’Être, d’un accélérateur de particules cent fois, mille fois peut-être, plus grand que le LHC (Grand collisionneur de hadrons), machine géante d’une circonférence de 30 kilomètres ! Le savoir a un coût, et le savoir suprême a un coût suprême, sans doute insupportable par l’Humanité. J’y vois une justification du scepticisme, de la « docte ignorance ».

Une remarque épistémologique s’impose. Il n’y a pas qu’une vingtaine de siècles qui séparent l’hylémorphisme d’Aristote de la découverte du boson de Higgs en 2012 ! Il y a une extraordinaire complexité qui distingue la connaissance contemporaine de la matière de doctrines simplistes comme l’hylémorphisme ou la théorie des quatre éléments d’Empédocle, ou encore l’atomisme de Démocrite. Pour exposer dans tous leurs détails les idées sur la matière d’Empédocle ou d’Aristote, il suffit de quelques phrases, quelques dizaines tout au plus. Par contre, pour exposer l’ensemble des observations expérimentales et des raisonnements hautement mathématisés qui ont conduit à la théorie quantique et relativiste des champs et à la connaissance fine et précise des propriétés des fermions et des bosons, il faut des milliers et des milliers de pages !

Et ceci conduit à une nouvelle remarque, quelque peu dérangeante pour certains esprits : il n’y a, dans une Humanité pourtant nombreuse (des milliards d’individus), qu’un très petit nombre de physiciens capables de comprendre en détail tout l’édifice intellectuel qui décrit la matière ! La plupart des humains est tout à fait incapable de comprendre l’électromagnétisme de Maxwell, la relativité d’Einstein, les groupes de Lie, la mécanique ondulatoire de de Broglie, la théorie quantique de Schrödinger, la voie octuple des hadrons de Gell-Mann, la chromodynamique de Politzer. Seule une très petite élite peut comprendre ce qu’est la matière. Alors que n’importe qui peut parfaitement comprendre Empédocle et Aristote, rares sont ceux qui peuvent comprendre le Modèle Standard. Tous les hommes ne sont pas égaux devant la connaissance.

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Montagne (poeme en prose)

30 Septembre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poème

C’était un beau matin. Je pris mes sacs et mes besaces, mes outils et mes armes, mes pensées et tous mes souvenirs, des parfums et des électuaires, des flacons et des gourdes, je quittai ma maison et mon pays, et je me dirigeai vers la montagne. Le chemin montait lentement, et je m’approchai du sommet. Je fus entouré de fougères et de lobélies, de petits arbres aux branches surchargées de lichens, de bruyères et d’herbes sombres, et j’installai mes bagages. Je vécus dans le silence et la nostalgie des plaines, dans l’émotion des soirs et dans l’anxiété nocturne, dans le renouveau des jours et dans l’ardeur rouge des érythrines, apaisé par le calme des crotalaires et par l’impassibilité des sesbanies. Je me mis à penser, ne comptant pas les jours.

Je fis une ample provision de solitude, d’angoisse et d’idées.

Et, après des temps et des temps, j’abandonnai mon repère, je me mis en chemin, je descendis de la montagne et je revins dans la plaine des hommes, des bruits et des musiques. Je regardai les danseuses et les joueurs d’accordéon, les acrobates et les violonistes, je contemplai les jardins et les buissons de roses, je vis des charrettes, de grands hôpitaux, des cimetières, et un homme d’âge mur, vêtu de flanelle grise, portant un cartable brun clair, entreprit de me raconter les splendeurs de la vie, les joies glorieuses de l’existence, le bonheur enthousiaste d’être, la beauté resplendissante des œuvres humaines.

Je quittai l’homme en gris, ses sermons de morale et ses belles paroles. Ne savait-il pas que vivre c’est souffrir ?

J’étais, descendu de ma montagne, revenu parmi les hommes, dans le tumulte des foules et dans l’affairement des familles, et j’attendais…

Il me restait à comprendre le fanatisme des convictions, l’ardeur paradoxale des espérances et le lugubre attachement aux charités.

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L'oeuvre de Jean Baudet

24 Septembre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Biographie, #Bibliographie

 

Quand j’étais professeur de philosophie au Burundi, de 1968 à 1973, époque de ma vie que j’évoque avec une poignante nostalgie, j’étais, pour compléter mon horaire d’enseignant, chargé de faire un cours d’histoire des sciences, et j’appréciais tout particulièrement de méditer les travaux de Gaston Bachelard et de George Sarton. C’était le temps des lectures-découvertes, et je lisais avec passion, et avec une espèce de voracité. En ce temps où tout semblait possible, je me fixai trois objectifs, articulés l’un à l’autre. Primo, publier une « Histoire de la science », et aller plus loin dans ce domaine que Sarton. Secundo, publier une « Histoire de la non-science », et dépasser l’« archéologie des systèmes de pensée » de Michel Foucault. Tertio, publier une philosophie des savoirs, c’est-à-dire une épistémologie, et poursuivre et développer l’œuvre de Bachelard. Il s’agissait de trois projets interdépendants, formant un triptyque, ou plus précisément une triade hégélienne : science (thèse) ; non-science (l’antithèse de la pensée scientifique, formée des mythes, des religions et de la philosophie) ; confrontation de la science et de la non-science, et évaluation critique des possibilités de connaissance de l’esprit humain (synthèse). Je voulais développer ma pensée (ma recherche de l’Être) à partir de l’idée principielle d’avènement du vrai comme histoire, comme dévoilement de l’Être (Sein) dans le temps (Zeit).

Le programme était ambitieux et téméraire. Ne s’agissait-il pas, au-delà des travaux (alors à la mode) de Foucault, de construire une épistémologie nouvelle, après les grandes idées de Platon (la réminiscence), de Descartes (le cogito), de Kant (l’opposition du phénomène et du noumène), de Husserl (la réduction eidétique) ?… Je dois bien me l’avouer, la mort dans l’âme, une cinquantaine d’années plus tard, je n’ai pas atteint tous mes objectifs. Je n’ai pas réalisé pleinement les projets de mon ardente et enthousiaste jeunesse.

Cependant, j’ai publié 31 livres d’Histoire de la science, de la technique et de l’industrie (dont deux traductions éditées en espagnol), 6 livres d’Histoire des religions et de la philosophie, et 3 livres de philosophie « pure » explicitant mes positions épistémologiques et ontologiques. Cela représente plusieurs milliers de pages. Je crois pouvoir estimer que j’ai produit une Histoire de la science relativement complète, mais mon Histoire de la non-science est inachevée (je n’ai pas étudié le développement des religions et des idéologies durant le dernier millénaire), et mes trois ouvrages de philosophie n’exposent que de manière très fragmentaire les résultats de ma recherche, que l’on peut résumer en deux mots : scepticisme et matérialisme.

Quant à mon œuvre « littéraire », elle est plutôt marginale : deux livres d’Histoire générale, un roman très court, quelques nouvelles, des poèmes, et des billets d’humeur dans le journal L’Echo et dans le présent blog.

Et je me dis, l’âme triste et le cœur serré, que le temps va bien vite, et que le chemin est bien long qui va d’un projet à son accomplissement, et que dans le fond il faut se résoudre à considérer que l’Etude, la Recherche et l’Ecriture sont des chemins qui ne mènent nulle part.

Et je me demande, las et désenchanté, ce que mes textes édités, disponibles dans certaines universités, rangés dans diverses bibliothèques publiques, conservés dans quelques collections privées, vont devenir, enfouis dans la fosse commune où se rassemblent les grandes illusions intellectuelles de l’Humanité ?

 

 

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Ecriture, litterature et humanisme

18 Septembre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Biographie, #Littérature

Jadis, et encore il n’y a guère, j’écrivais par nécessité professionnelle, comme chercheur, comme enseignant, comme journaliste, comme écrivain. On ne demande pas à un pâtissier pourquoi il fait des gâteaux, et je publiais des articles et des livres pour répondre à une demande et pour toucher des droits d’auteur. Aujourd’hui, en ce jour gris de septembre, alors que je suis dans ma soixante-quatorzième année, et que l’amenuisement de mes facultés physiques et mentales ne me permet plus de surmonter les tracas et les fatigues de la recherche d’un éditeur, je fais une découverte, une « prise de conscience », qui me bouleverse et m’installe dans un sentiment mélangé de dégoût et d’humiliation : j’écris encore, dans ce blog, victime d’une pulsion irrémissible, dans le but de toucher des lecteurs ! J’entreprends encore de répandre mes idées parmi les hommes, alors que les résultats de mes recherches me conduisent au matérialisme le plus rigoureux et au scepticisme le plus définitif, ce qui est tout le contraire d’un intérêt passionné pour l’avenir du genre humain.

Usé par l’existence, rongé par la maladie, affaibli par le vieillissement et ses chagrins, je cherche encore, confusément, inconsciemment peut-être, un contact avec des hommes et des femmes que j’ai connus, que j’ai admirés et même aimés, ou même avec des êtres que je ne connais pas, mais qui trouveront ces lignes en s’aventurant dans les réseaux d’Internet.

Ainsi, c’est donc ça, la « littérature » ! C’est le contact avec les « autres » par le truchement de l’encre sur du papier ou des pixels sur l’écran d’un ordinateur connecté à Internet. Il y a, sans doute, d’autres motivations chez le poète, chez le romancier, chez le philosophe, chez l’historien, mais raconter à un public la colère d’Achille, une enquête de Maigret, les chemins tortueux de la phénoménologie ou le débarquement en Normandie, c’est toujours, d’abord, se raconter soi-même, sous le masque du littérateur, et éprouver un irrépressible désir, un dérisoire besoin, pathétique et désespéré, d’une rencontre humaine. C’est le besoin d’un supplément d’être, par l’attention bienveillante d’un « frère humain ».

 

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Sur la science et la philosophie

13 Septembre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Science

Il est un fait, indiscutable et indépassable, que de très nombreux philosophes des universités et des écoles négligent de considérer, mais qu’ils devraient examiner avec le plus grand soin. C’est le fait, le double fait, de l’étonnante stérilité de la philosophie et de la fécondité extraordinaire de la science. Il convient, bien sûr, de prendre les termes « philosophie » et « science » dans l’acception que leur donnent les épistémologues, sans quoi l’on s’enfonce dans le marécage des banalités écoeurantes et des idées vagues.

Le fait est qu’une opposition radicale sépare la science de la philosophie, si ce n’est dans leur objectif originel commun, qui est de connaître et de comprendre le Monde et le Moi dans ce monde, c’est-à-dire le sens de l’existence humaine. La philosophie, née vers 600 avant notre ère, pratiquée avec une persévérante continuité par les meilleurs esprits pendant les 26 derniers siècles, n’a fourni à l’Humanité pensante aucun résultat, pas un seul, qui soit universellement accepté par les gens instruits des cinq continents. Les milliers de textes philosophiques produits pendant plus de deux millénaires n’ont abouti à aucun consensus, pas à la moindre « certitude » partagée sans réserves par les doctes des écoles et des universités. Le contraste avec la science est total, spectaculaire ! La science, née seulement au XVIème siècle, en un très court laps de temps au regard des millénaires, a engrangé des propositions, sur l’Homme et sur le Monde, de plus en plus nombreuses, de plus en plus complexes et subtiles, dont un grand nombre sont admises par tous, situées au niveau de l’évidence, partagées par les élites éduquées de tous les pays. De nombreuses théories scientifiques, certes, en sont encore au stade de l’hypothèse et attendent la confirmation de l’expérience, mais plus personne ne met en doute l’héliocentrisme (Copernic), la mécanique (Galilée), la circulation du sang (Harvey), la gravitation (Newton), la classification des êtres vivants (Linné), la chimie quantitative (Lavoisier), la cellule vivante (Schwann), l’électromagnétisme (Maxwell), les ondes radioélectriques (Hertz), les rayons X (Röntgen), la relativité (Einstein), la physique nucléaire (Rutherford), les neutrons (Chadwick), la structure de l’ADN (Watson) !... Et ce n’est pas tout ! La science a transformé la technique en technologie, et personne ne doute du fonctionnement effectif des automobiles et des avions, des vaccins et des antibiotiques, des locomotives, du béton armé, des sondes spatiales, des téléphones, des ordinateurs… Quelle différence avec la philosophie ! Que reste-t-il des éléments d’Empédocle, des insécables de Démocrite, du monde intelligible de Platon, des catégories d’Aristote, de l’Un de Plotin, de la pensée et de l’étendue de Descartes, du conatus de Spinoza, des monades de Leibniz, des noumènes de Kant, des triades de Hegel, du surhomme de Nietzsche, de la réduction eidétique de Husserl, des existentiaux de Heidegger ?

Voilà un fait, un double fait qui devrait « donner à penser ».

La philosophie, jusqu’à ce jour, ne conduit qu’à une seule certitude, déjà proposée par Gorgias, par Socrate, par Anaxarque, par Pyrrhon, qui est la certitude du doute. Elle nous enseigne qu’il faut se méfier des prêcheurs de vérités « ineffables », des promoteurs de valeurs « absolues », des propagateurs de réalités « indicibles », et des concepteurs de projets totalitaires, d’autant plus fanatiques qu’ils sont moins fondés.  

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Sur l'histoire des Belges

9 Septembre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Belgique

J’ai fait paraître 5 livres sur l’histoire des Flamands, des Bruxellois et des Wallons. 1° Les Ingénieurs belges (APPS) ; 2° Histoire des sciences et de l’industrie en Belgique (Jourdan) ; 3° A quoi pensent les Belges ? (Jourdan) ; 4° Les plus grands Belges (La Boîte à Pandore) ; 5° Les plus grands ingénieurs belges (La Boîte à Pandore).

Cette contribution à l’historiographie de la Belgique, au-delà de la banale « reconstitution du passé » et de la simple énumération encyclopédique des « grands hommes », visait à tenter une analyse, en étudiant le cas de la Belgique, du rapport dialectique qui relie et qui parfois oppose la STI (science-technique-industrie) à la « culture » : philosophie, littérature en français et en flamand, beaux-arts, sciences humaines. Il fallait examiner comment s’opposent la figure du Scientifique (chercheur des sciences expérimentales, ingénieur, agronome, médecin, industriel, banquier) à celle du Culturel (philosophe, littérateur, historien, archéologue, ethnologue, sociologue, linguiste, grammairien, peintre, sculpteur, musicien), ou comment elles se complètent et s’harmonisent dans la réunion de la raison et du cœur. Il fallait tester l’idée de « belgitude », qui semble bien n’être qu’un mot presque vide, incapable de se hisser au niveau du concept.

La grandeur de quelques-uns (Adolphe Sax, Zénobe Gramme, Ernest Solvay, Léon Frédéric, James Ensor, Eugène Ysaye, Emile Francqui, Jules Bordet, Georges Lemaître, Georges Simenon, Hergé, Ilya Prigogine, Arsène Soreil, Henri Van Lier, Léopold Flam, Emile Kesteman…) ne déborde pas sur tous les autres. Je veux dire que l’on est belge comme l’on peut être guatémaltèque, français ou malgache, en vivant quelque part. Je ne vois en tout cas pas ce qu’il y a de commun entre Etienne Lenoir, génial inventeur de l’automobile, Henri Conscience, romancier à succès, Paul Janssen, chimiste et industriel flamand, Emile De Wildeman, botaniste bruxellois, et Achille Chavée, poète wallon !

 

 

 

 

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A la recherche du Moi perdu

4 Septembre 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Biographie

Socrate a dit : « Connais-toi toi-même ». Je vais essayer de suivre ce conseil d’un des principaux fondateurs de la philosophie.

En 1969, je publie mon premier texte consacré à l’histoire des sciences dans la Revue nationale d’Education du Burundi. En 1978, je fonde la revue Technologia, dédiée à l’histoire des sciences et de la technologie. En 1982, je suis élu secrétaire du Comité belge d’Histoire des sciences. En 1985, je suis chargé des cours d’Histoire de la profession d’ingénieur et de Philosophie de la Technique au sein du Programme interuniversitaire d’enseignement de 3ème cycle d’Histoire des sciences du FNRS (Fonds National belge de la Recherche scientifique). En 2002, j’entame la publication d’une « Histoire générale des sciences » qui comportera neuf volumes. En 2007, je publie Histoire des sciences et de l’industrie en Belgique. En 2016, je fais paraître Les plus grandes dates de la science et Les plus grandes dates de la philosophie, qui forment comme la synthèse de mes travaux.

J’énumère ces quelques dates pour goûter au noir plaisir de la nostalgie, mais plus encore pour connaître mon Moi au travers de l’inventaire de mes accomplissements. Il semble que je sois, ou plutôt que je fus, « historien des sciences ». Cependant j’exerçai d’autres métiers, et je fus successivement (ou parfois simultanément) : enseignant en mathématiques, enseignant en philosophie, enseignant en histoire des sciences, botaniste-prospecteur (au Congo, au Burundi, au Rwanda et au Kenya), chercheur en biologie, éditeur, journaliste, écrivain…

Jean-Paul Sartre a dit : « L’existence précède l’essence ». Je veux connaître mon essence après soixante-treize ans d’existence. Qui suis-je ?

A vrai dire, bien que j’y aie consacré beaucoup de temps, l’histoire des sciences fut pour moi un moyen et non une fin. La pratique de cette discipline (recherche, enseignement, publications) fut pour moi la recherche propédeutique d’un point de départ, d’un socle solide pour ma méditation philosophique, car il m’a semblé que l’étude de l’Être impliquait l’étude préalable du Connaître, et que de tous les systèmes de connaissance construits par l’Humanité au cours de son Histoire, la Science est le plus complexe par sa profondeur (voir les mathématiques), le plus vaste par l’étendue de ses résultats (voir les millions de textes « scientifiques » édités), le plus structurant pour l’Humanité (voir les applications inouïes, modifiant la condition humaine, de la Technologie, fille de la Science).

Qui suis-je ? Je ne sais pas. Mais je sais les questions auxquelles j’ai tenté de répondre.

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La Technique est le signe de l'Humain

29 Août 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Technique, #Technologie

Dans mon livre Le Signe de l’humain. Une philosophie de la technique (L’Harmattan, Paris), je cite tous les auteurs ayant pensé la Technique (philosophes, sociologues, historiens, économistes, ingénieurs…) et je commente abondamment leurs travaux, qui ont alimenté ma réflexion sur le fait technicien et sur le sens profond de la récente transformation de la technique en technologie. Je dois beaucoup à ces auteurs, soit que je me sois basé sur leurs positions, soit que j’aie combattu leurs idées me paraissant fausses et illusoires, pour construire ma propre évaluation de la Technique, que je tiens pour la clé de la compréhension de la condition humaine et même pour la clé d’une approche de l’Être (reprenant certains thèmes de la philosophie de Martin Heidegger).

Je rends hommage à tous ces hommes qui ont su repérer l’importance de la Technique pour analyser le destin de l’Humanité, à contre-courant bien souvent d’une philosophie traditionnelle, officielle, universitaire, caractérisée par « l’oubli de la Technique », qui préfère chercher son inspiration dans l’étude de l’Art, de la Littérature, parfois de la Science. A tous ces hommes qui ont investigué, comme moi, avant moi ou pendant que je publiais mes premiers résultats (mon premier article publié date de 1978), les rapports entre la Technique et la Société.

Je ne peux pas les citer tous dans ce billet.

Il y eut, en France, Alfred Victor Espinas, Maurice Daumas, Bertrand Gille, Jean-Marie Auzias, Jean-Yves Goffi, Gilbert Simondon, Jean-Claude Beaune, François Dagognet, Pierre-Maxime Schuhl, François Russo, Georges Friedmann, Jean Brun… En Belgique, Jean Laloup, Henri Van Lier, Jean Ladrière… Et de très nombreux Américains, dont Melvin Kranzberg (le fondateur de la revue Technology and Culture), Don Ihde (l’inventeur du terme techno-science), Carl Mitcham, Samuel C. Florman, Paul T. Durbin, Gregory H. Davis, Frederick Ferré, Lewis Mumford, George Bugliarello, Dean B. Doner…

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